Quand les rues de Paris font resurgir des souvenirs de Beyrouth
Iman Humaydan, née à Ain Anub au Liban, a étudié la sociologie et l'anthropologie à l'Université américaine de Beyrouth. Elle a publié six romans et plusieurs nouvelles, et écrit des scénarios, tous traduits dans différentes langues. Dans ses romans, elle donne la parole aux femmes et leur permet de raconter leurs propres histoires. Son quatrième roman, « 50 grammes de paradis », a remporté le prix Katara (Qatar) en 2016. Elle enseigne l’arabe et l’écriture créative dans des universités européennes et nord-américaines, et son cours d’écriture créative à l’université de Saint-Denis, en France, est le premier cours d’écriture créative dispensé en langue arabe. Humaidan a été membre du jury du Prix international de littérature arabe IPAF 2022. Elle est cofondatrice du Centre P.E.N. libanais, dont elle a été présidente de 2015 à 2022, et membre du conseil d’administration de Pen International de 2017 à 2023.
Elle est autrice et rédactrice chez @literatur.review.
Depuis le début des manifestations lycéennes en France en septembre 2026, je reviens sans cesse sur de vieilles questions dont je croyais m’être éloignée depuis longtemps – ou du moins par rapport auxquelles j'aurais suffisamment de recul, le temps aidant, pour les considérer avec plus de sérénité. Je suis les images de ces jeunes à travers la ville, je lis les slogans inscrits sur leurs banderoles et j’essaie de comprendre ce qui les pousse à descendre dans la rue, ce qu’ils veulent changer et ce qu’ils craignent de perdre. Ce faisant, je ne vois pas seulement le présent, mais aussi des visages du passé, d’autres rues, et j’entends des voix qui se sont autrefois fait entendre en divers endroits du monde et dont l’écho perdure en nous, même après qu’elles se sont tues depuis longtemps.
J'ai du mal à considérer ce qui se passe à Paris comme un simple soubresaut de l'actualité française. Ces événements réveillent en moi des souvenirs d’une époque lointaine, des expériences personnelles et collectives, ainsi que des questions qui n’ont rien perdu de leur importance. Que signifie être jeune en période de troubles ? Qu’est-ce qui conduit une génération à croire que le monde dont elle a hérité n’est plus digne d’être vécu ? La signification de la contestation évolue-t-elle avec le temps, ou est-ce que ce qui change est seulement le langage dans lequel nous exprimons notre colère, notre espoir et notre peur ?
Je repense à mai 1968 en France, à ce moment où les étudiants de l’université de Nanterre sont descendus dans la rue, avant que le mouvement ne prenne de l’ampleur, que des étudiants de toute la France ne les rejoignent et que la situation évolue en crise sociale et politique, touchant de larges pans de la société et débouchant finalement sur de grandes grèves ouvrières. La révolte ne visait pas seulement les conditions de vie dans les universités, elle s’inscrivait dans la volonté de remettre fondamentalement en question l’ordre social et politique en France et au-delà, de repenser les rapports de force ainsi que les relations entre les générations.
Mai 68 est plus qu’un simple souvenir historique. Il est devenu le symbole d’une génération qui voulait ouvrir des portes closes, explorer les limites du possible et proclamer que le monde, tel qu’il est, ne constitue pas une fatalité immuable. Mais lorsque nous nous souvenons aujourd’hui de cette époque, nous avons tendance à l’idéaliser et à lui prêter une cohérence, en oubliant les contradictions qui l’ont accompagnée, tout comme les espoirs qui ne se sont que partiellement réalisés et ceux qui ont été déçus.
Je réfléchis à la distance temporelle qui sépare les manifestations d’aujourd’hui de la génération de mai 68. Car chaque génération a ses propres conditions de vie, ses crises et ses préoccupations. Nous ne pouvons pas simplement mettre ces deux expériences sur un pied d’égalité ni partir du principe que l’histoire se répète au sens littéral. Pourtant, il y a des moments dans l’histoire où les jeunes ont le sentiment que le langage dont ils disposent ne suffit plus à décrire leur réalité, et que les formes habituelles de protestation ne touchent plus personne. La rue devient alors le seul lieu où ils peuvent se faire entendre – et peut-être aussi un lieu où ils découvrent ce que signifie agir ensemble.
Les années 1970 à Beyrouth
Je suis les manifestations lycéennes en France sur les réseaux sociaux. Les jeunes manifestent pour de meilleures conditions d’apprentissage dans leurs établissements et leurs salles de classe. Ils ne sont pas descendus dans la rue pour voler, saccager ou mettre le feu. Je ne laisserai pas ceux qui ne cherchent qu’à semer la destruction ébranler ma conviction quant au bien-fondé des revendications des élèves. Je ne manquerai pas non plus de remarquer comment les enseignants et les parents s’unissent, forment main dans la main un cercle autour des jeunes et s’interposent entre eux et les forces de l’ordre pour les protéger de toute agression.
Ce que je vois réveille en moi des souvenirs encore vivaces. Mes pensées me ramènent au Liban, aux manifestations auxquelles j’ai assisté dans les rues de Beyrouth dans les années 1970. Je me souviens de ce sentiment qui nous animait lorsque nous descendions dans la rue avec nos idées et nos questions, plus ou moins convaincus que notre engagement pourrait changer quelque chose aux conditions dans lesquelles nous vivions.
À l’époque, Beyrouth était une ville où la vitalité culturelle côtoyait de près les tensions politiques et sociales. Dans les universités, les journaux, les cafés et les appartements, les débats faisaient rage. Les questions de justice, de liberté, d’égalité et d’avenir du pays faisaient partie de notre quotidien. La politique n’était pas un domaine séparé de la vie quotidienne. Elle façonnait nos décisions et nos relations, et influençait la manière dont nous nous percevions nous-mêmes et notre place dans la société.
Le fait que nous participions à des manifestations ne signifiait pas que nous connaissions la voie vers l’avenir ni que nous étions toujours d’accord sur ce à quoi cet avenir devait ressembler. Comme chaque génération, nous avions nos différences et nos contradictions, et nous essayions de concilier nos convictions avec ce que les circonstances nous permettaient. Mais descendre dans la rue nous donnait le sentiment que nous n'étions pas seuls, que nos préoccupations ne concernaient pas uniquement notre personne et que les mots que nous échangions lors de nos discussions pouvaient également être entendus par la masse des citoyens.
Aujourd’hui, le regard que je jette sur ces moments est marqué parle recul du temps : je sais ce qui s’est passé ensuite, comment la guerre a fait irruption dans nos vies et a transformé nos villes, nos relations et nos rêves. Comment ce qui semblait autrefois possible est soudain devenu menacé ou inaccessible. Mais je ne veux pas considérer le passé uniquement à travers son dénouement, ni réduire les expériences de toute une génération à ce qu’elles sont ultimemement devenues. La vie que nous menions à l’époque n’était pas simplement un prélude à ce qui s’est passé ensuite. C’était une vie à part entière avec tout ce qui va avec : le désir de changement, l’amitié, l’amour, le travail et l’écriture, ainsi que la conviction que les gens peuvent contribuer à façonner le monde dans lequel ils vivent.
Malgré la guerre à Beyrouth et tout ce qui s'est ensuivi, l’écriture journalistique à propos de culture, de littérature et d’art est restée pour moi bien plus qu’une simple activité professionnelle. Elle s’inscrivait dans un projet plus vaste, celui d’une patrie qui offre un espace de liberté et de diversité, et d’une vie qui ne soit pas dominée par la peur. En écrivant mais aussi en participant à d’autres activités, j’ai tenté de contribuer à la construction de cette patrie possible – ou du moins d’en garder l’image vivante dans mes rêves et mes souvenirs.
L’écriture était indissociable de nos interrogations sur la société et de notre désir de découvrir un Liban différent de celui que nous connaissions. La culture, la littérature et l’art nous ont ouvert des espaces où nous pouvions imaginer une autre vie, exprimer nos contradictions et ouvrir des fenêtres sur des possibles que la réalité nous refusait. Parfois, l’écriture était notre moyen de résister au sentiment d’impuissance et de nous accrocher à l’idée que la patrie est plus qu’un lieu géographique aux frontières fixes : c’est quelque chose que nous pouvons façonner nous-mêmes pour qu’elle devienne plus juste et offre davantage d’espace à tous.
Pendant les années de guerre, j’ai découvert ce que signifiait se déplacer dans une ville divisée, dont les rues n’offraient plus aucune sécurité, et ce que c’était que de vivre dans la peur au quotidien. Cette peur ne provenait pas seulement du danger immédiat, mais aussi de l’incertitude quant à ce qui nous attendait en chemin, quant à nos chances d'atteindre notre destination ou d'arriver à préserver la vie à laquelle nous aspirions.
J’avais cru qu’une fois partie de Beyrouth et avec le recul par rapport à ces années-là, ce sentiment s’estomperait peu à peu. Mais la peur ne reste pas là où nous l’avons ressentie pour la première fois. Parfois, elle resurgit dans une autre ville, en un instant fugace, sans que nous sachions exactement ce qui l’a réveillée.
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Aujourd’hui, dans une rue de Paris, cette peur familière m’a soudain envahie, même si elle était moins intense qu’autrefois à Beyrouth. Ce n’était pas nécessairement la peur d’un danger concret, mais plutôt la crainte que la ville ne perde son âme. Pour moi, Paris est la ville de mai 1968, dont elle a gardé l'esprit, et je ne peux pas la voir autrement. Je craignais que l’expérience de la perte ne se répète et que je m'expose de nouveau de perdre un lieu qui était devenu ma patrie.
J’avais de plus en plus de mal à considérer les manifestations comme de simples événements politiques. Je les suivais plutôt avec l’inquiétude d'une personne convaincue que le sentiment de sécurité ne va jamais de soi, et que même le lieu que nous avons choisi pour y vivre et nous épanouir librement peut être aussi fragile que notre vie elle-même.
En observant le jeune Elwan Benoît, devenu une figure connue sur les réseaux sociaux, et en le voyant exprimer devant la presse la colère légitime de sa génération et son inquiétude pour l’avenir, j’ai été envahi par des sentiments contradictoires : d’une part, ma solidarité avec les élèves et ma conviction qu’ils doivent changer le monde dans lequel ils vivent ; d’autre part, j’ai ressenti le besoin intense, presque impérieux, de me trouver un endroit lointain et sûr où je pourrais passer le reste de ma vie.
Révolution du 17 octobre 2010 – Beyrouth 2019
En suivant les manifestations à Paris, je pense spontanément à notre Révolution du 17 octobre (tichrine) à Beyrouth. Non pas parce que ce qui se passe ici serait une suite des événements de Beyrouth ou qu’il existerait un lien direct entre les deux mouvements, mais parce que la mémoire personnelle ne s’arrête pas aux frontières politiques ou géographiques. Il suffit parfois de voir des jeunes de moins de vingt ans occuper une place, brandir une banderole ou interpeller les dirigeants avec des questions auxquelles ils refusent de renoncer pour que des images d’une autre époque et d’un autre lieu resurgissent en moi.
En octobre 2019, des voix sont revenues dans les rues du Liban, des voix que beaucoup croyaient éteintes depuis longtemps ou qui, face à l’épuisement et aux déceptions de l’après-guerre, ne se feraient plus jamais entendre. Le soulèvement a éclaté au cœur d’une profonde crise économique, sociale et politique. Parmi les déclencheurs immédiats figurait la proposition d’instaurer une taxe sur les appels WhatsApp. Mais cela n'était pas la seule raison pour laquelle les gens sont descendus dans la rue. Leur protestation était l’expression d’une colère accumulée depuis des années face à la corruption, à l’effondrement des services publics, à la détérioration des conditions de vie et à un système politique qui semblait incapable ou peu disposé à répondre à leurs revendications. À cela s’ajoutait un État faible et fragilisé, remplacé par des groupes armés qui imposaient leur volonté et contrôlaient presque tout – en particulier les relations du Liban avec le reste du monde et son image à l’étranger.
Les gens ont afflué dans les rues et sur les places, brandissant des affiches et des banderoles sur lesquelles ils exprimaient leurs revendications et leurs refus. Ce qui se passait ici allait visiblement au-delà des calculs politiques habituels. Des personnes issues d’horizons géographiques et sociaux très variés étaient descendues ensemble dans la rue pour réclamer la le droit à la dignité, à des dirigeants responsables et à une vie qui ne soit pas rongée par une succession de crises. À noter que bon nombre de ceux qui ont pris part à la révolution du 17 octobre 2019 n’appartenaient à aucune organisation politique traditionnelle, ils agissaient plutôt sous l'effet d'un sentiment que la situation existante n’était plus acceptable, ce qui les avient poussé à dire « Ça suffit ! »
La révolution n’était pas exempte de contradictions, et son parcours n’était en aucun cas tout tracé. Les révolutions ne suivent pas toujours un programme uniforme, et tous ceux qui descendent ensemble dans la rue ne partagent pas nécessairement les mêmes idées. De plus, manifester ne signifie pas nécessairement être capable de changer des structures profondément enracinées. Pourtant, le soulèvement d'éoctobre d’octobre a laissé au Liban des traces qu’il est impossible d’ignorer. Il a révélé à quel point le fossé entre le peuple et le système politique qui le gouvernait s’était creusé, et a montré que le sentiment d’impuissance peut, à un moment donné, se transformer en désir de reprendre son destin en main.
Le soulèvement libanais d'octorbre 2019 s’inscrivait dans un contexte historique et politique qui lui était propre, tout comme les manifestations étudiantes en France ont leurs propres causes et conditions. Mais je me demande ce que ces expériences nous révèlent sur le rapport des générations au monde dans lequel elles vivent. À quel moment les jeunes commencent-ils à sentir que les institutions ne les écoutent plus ? À quel moment les revendications individuelles se transforment-elles en la conviction commune qu'un changement fondamental doit avoir lieu ? D'ailleurs, qu’est-ce qui rend certains moments historiques si particuliers qu’ils peuvent rassembler en un même lieu des personnes aux visions différentes - sans pour autant qu'elles soient d’accord sur tout ?
Je repense à ma propre jeunesse dans les années 1970, aux manifestations et aux protestations dans les rues de Beyrouth. Peut-être la différence entre nos expériences d’alors et celles des jeunes d’aujourd’hui réside-t-elle avant tout dans notre rapport au temps. À l’époque, avant le déclenchement de la guerre civile libanaise en 1975, l’avenir semblait encore lointain et ouvert, même si les conditions de vie étaient difficiles. Nous pouvions imaginer que le changement restait possible, aussi long que fût le chemin pour y parvenir. Aujourd’hui, en revanche, les jeunes sont confrontés à de grandes craintes et à un avenir de plus en plus incertain. Ils doivent faire face à une multitude de crises étroitement imbriquées, qui touchent au travail et au logement, au climat, à la justice sociale, aux guerres, aux déplacements forcés et à l’exil. À cela s’ajoutent la perte de confiance dans les institutions et les difficultés croissantes à se construire une vie stable.
Je ne veux pas dire par là que ma génération était plus optimiste ou que la jeunesse d’aujourd’hui est moins capable de rêver. Chaque génération a ses propres craintes et fait face à des défis incompréhensibles pour celles qui l’ont précédée. Peut-être avons-nous même tort de comparer les jeunes d’aujourd’hui à ce que nous étions nous-mêmes autrefois – comme si nos expériences passées nous donnaient le droit de juger leurs sentiments ou les moyens qu’ils choisissent pour s’exprimer.
Au fil des années et des expériences que j’ai vécues, mon rapport à la contestation a sans aucun doute évolué. Je ne la considère plus avec les yeux de cette jeune femme qui descendait dans la rue en imaginant que le monde pouvait changer d’un seul coup. Aujourd’hui, je sais que le chemin est plus long et plus compliqué, que l’enthousiasme seul ne suffit pas et que les systèmes politiques ne cèdent pas toujours devant la puissance des masses. Je sais aussi que certaines défaites laissent des traces profondes et que les déceptions peuvent rendre les gens plus prudents ou les pousser à renoncer.
Mais cette prise de conscience ne doit pas se transformer en un appel au silence, ni conduire à sous-estimer les rêves de la jeunesse. Au contraire : peut-être cela me rend-il même plus attentive à la valeur de ces moments de protestation, même s’ils n’entraînent pas de changements immédiats. La rue n’est pas seulement un lieu où l’on formule des revendications. C’est aussi un espace où les gens découvrent qu’ils peuvent faire entendre leur voix et surmonter leur isolement. Un espace où ce qu’ils considéraient jusqu’alors comme un problème purement personnel peut s’inscrire dans une expérience plus large, qui s’étend bien au-delà des frontières de leur propre pays.
Après tout, les soulèvements ne sont pas une promesse de victoire. Ils sont l'affirmation que la réalité, telle qu’elle est, ne doit pas être acceptée telle quelle, et qu’il existe des personnes qui refusent de considérer leurs conditions de vie comme un destin inéluctable. Un mouvement peut faire aboutir certaines de ses revendications, il peut perdre de sa force ou se désagréger. Mais son impact ne se mesure pas uniquement à ce qu’il accomplit dans l’immédiat. Parfois, il ne se manifeste que dans le langage, dans la manière dont nous décrivons notre réalité, et dans les questions qu’il laisse en suspens.
Aujourd’hui, face aux milliers de jeunes Françaises et Français dans les rues, je ne peux dissocier l’espoir de l’inquiétude. Je souhaite qu’ils trouvent ce que nous n’avons pas trouvé, qu’ils parviennent à transformer leur colère en force de changement, et que leur droit d’exiger un avenir meilleur ne leur coûte pas un prix trop élevé. Mais l’histoire ne suit pas un cours linéaire, et le désir de changement peut se heurter à des forces et à des intérêts qui ne peuvent être surpassées avec les moyens d’une seule génération.
Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’être tiraillée entre deux expériences. Je ne suis plus au cœur de l’action, mais je ne suis pas non plus indifférente. Je suis une témoin de cette époque, et j'y assiste en recelant en moi le souvenir des rues de Beyrouth, l’expérience de la guerre, des rêves liés à l’écriture et à l’art, et l’idée d’une patrie que j’aurais souhaitée plus libre et plus juste. À côté de cela, il y a la vie que je me suis construite à Paris, dans une ville qui fait désormais partie de mon identité et de ma mémoire.
De ce point de vue, j’ai du mal à porter un jugement sur les expériences de ceux qui mènent aujourd’hui leurs propres combats. Peut-être les générations n’apprennent-elles pas tant grâce aux conseils de celles qui les ont précédées, mais plutôt en écoutant et en comprenant que chaque époque a son propre langage et ses propres conditions. Que ce qui semblait possible ou impossible à un moment donné peut apparaître tout à fait différemment à un autre moment. Et que le meilleur que nous puissions transmettre à la génération actuelle, c’est de raconter sincèrement nos expériences – sans embellir le passé et sans lui attribuer à lui seul la responsabilité de ce qu’est devenu notre présent.
Peut-être que la patrie dont je rêve réside dans la langue que je choisis pour m’exprimer, dans les histoires que je raconte et dans ma capacité à considérer la diversité de mes expériences comme un enrichissement de ma vie. Cette patrie est un projet qui n’est jamais achevé une fois pour toutes et qui n’appartient à aucune génération en particulier. Chaque génération lui pose de nouvelles questions et l’examine à la lumière de ses propres changements, de ses craintes et de ses espoirs.
Vu sous cet angle, ce retour en pensée depouis les manifestations en France jusuq'à Beyrouth, puis jusqu'à octobre 2019, est peut-être plus qu’un simple voyage entre différents lieux et époques. C’est le retour à une seule et même question, qui se pose sans cesse sous des angles différents : comment l’être humain peut-il préserver sa capacité à rêver sans nier les limites que la réalité lui impose ? Comment peut-il continuer à se sentir appartenir à un lieu sans cesser de le remettre en question ? Et comment peut-il aspirer au changement tout en ayant conscience de la fragilité de la vie et de ce que cela peut signifier de perdre le lieu que l’on appelle sa patrie ?
Je vois chez les jeunes le désir de faire entendre leur voix et de manifester, mais aussi la recherche d’une place et d’un avenir dans un monde qui ne les écoute pas. Et je pense que ce désir, aussi diverses que puissent être ses formes d’expression et ses causes, découle d’un besoin profondément humain : celui d’être entendu et de pouvoir avoir confiance dans un avenir qui ne soit pas totalement fermé.
Mai 1968 ne s’est pas limité aux rues et aux universités, ni aux revendications politiques et sociales des manifestants. Au fil du temps, cette date est devenue un tournant pour la culture, l’art, la littérature, la musique et la chanson. Elle a a laissé des traces dans nos modes d’expression et dans notre rapport au pouvoir, à la société et à nous-mêmes. C’était comme si le désir de changer le monde s’était étendu au langage avec lequel nous le décrivons, aux images que nous en façonnons et aux voix par lesquelles nous exprimons nos rêves et notre contestation.
Assistons-nous aujourd’hui à une mutation similaire ? Les manifestations des jeunes en France et ailleurs peuvent-elles laisser des traces qui survivront au moment présent ? Peuvent-elles ouvrir de nouveaux horizons dans la littérature, l’art et la musique, et nous offrir un autre langage pour exprimer nos inquiétudes, notre colère et notre espoir ?
C’est une question légitime, voire nécessaire, mais je ne peux y répondre avec certitude. Car toute colère ne donne pas naissance à de nouvelles formes de créativité, et tout moment de protestation ne devient pas un tournant culturel. Peut-être que les réponses, si elles se dessinent un jour, décevront certains de nos espoirs. Néanmoins je pense que nous devrions éviter tout jugement hâtif. Certains changements ne se révèlent pas à l'instant où ils commencent, il leur faut du temps pour prendre forme, et il nous faut à nous un certain recul avant de pouvoir discerner ce qui a réellement changé et ce qui est resté tel quel.
En fin de compte, l’important n’est pas de savoir si l’histoire se répète. Ce qui importe davantage, c’est de comprendre ce qui subsiste de nos expériences lorsque les lieux et les générations changent. Il reste les traces des rues que nous avons parcourues, les voix qui nous ont accompagnés, la patrie dont nous avons rêvé, et les écrits par lesquels nous avons tenté de maintenir ce rêve vivant. Et il reste aussi cette peur qui se mêle à l’espoir et que l’on peut retrouver dans une autre ville, même si elle a entre-temps pris un autre visage.
Je ne sais pas où mèneront les manifestations en France ni ce que le souvenir en gardera dans quelques années. Mais je sais qu’en les suivant, je retrouve quelque chose de celle que j’étais autrefois. Et je me rends compte que, même si je ne cherche plus aujourd’hui les mêmes réponses, je n’ai jamais perdu ma foi dans l'idée qu'imaginer un monde nouveau est le premier pas vers sa réalisation. Et que l’écriture, tout comme la contestation, peut ouvrir un espace à ce qui n’est pas encore devenu réalité.
Quant aux jeunes qui manifestent aujourd’hui dans les rues de France, je ne sais pas ce qu’ils écriront dans trente ou quarante ans à propos de ce moment. Mais lorsqu’ils y repenseront un jour, je souhaite qu'ils y trouvent quelque chose qui vaille la peine d’être raconté, que leur souvenir ne soit pas uniquement fait de déceptions. Je souhaite qu’il reste une place pour l’espoir dans leurs récits et qu’ils puissent conserver la liberté de rêver, même si les choses ne se déroulent pas comme ils l’avaient espéré.
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