« Tant que je rêverai en arabe, j'écrirai en arabe »

« Tant que je rêverai en arabe, j'écrirai en arabe »

Entretien avec l'écrivaine libanaise Iman Humaydan à propos de son dernier roman, du Liban, de la mémoire, du patriarcat, de la migration… et des raisons pour lesquelles la littérature est plus forte qu'un manifeste
Iman Humaydan
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Iman Humaydan
A propos de la personne

Iman Humaydan, née à Ain Anub, dans le Mont-Liban, a étudié la sociologie et l’anthropologie à l’Université américaine de Beyrouth. Elle a publié cinq romans ainsi que plusieurs nouvelles et scénarios, tous traduits dans différentes langues. Ses romans donnent la parole aux femmes pour qu’elles racontent leurs propres histoires. Son quatrième roman, « 50 grammes de paradis », a remporté le prix Katara (Qatar) en 2016. Elle enseigne l’arabe et l’écriture créative dans des universités européennes et nord-américaines ; son cours d’écriture créative à l’université de Saint-Denis, en France, est le premier cours d’écriture créative dispensé en arabe. Humydan a été membre du jury du Prix international de fiction arabe (IPAF) 2022.  Elle est cofondatrice du Centre P.E.N. libanais, dont elle a été présidente entre 2015 et 2022, et membre du conseil d’administration de Pen International entre 2017 et 2023. Elle écrit actuellement son sixième roman et vit à Beyrouth et à Paris.

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Pour les lecteurs qui souhaiteraient découvrir l’intégralité de l’entretien, nous proposons également la version vidéo intégrale de l’entretien en complément de la transcription éditée — une sorte de « version du réalisateur », avec toutes les pauses, les digressions et les nuances qui donnent vie à un échange oral.

Axel Timo Purr est le fondateur et l'un des rédacteurs en chef de Literatur.Review. Il a d'abord suivi des études de littérature à Hanovre avant de se tourner vers l'anthropologie sociale, la psychologie sociale et les sciences du langage à l'Université Ludwig-Maximilian de Munich (LMU). Après avoir mené des recherches de terrain en Afrique de l’Est sur les mouvements de chasse aux sorcières à l'époque moderne, le secteur informel et les influences économiques mondiales sur les parcours individuels, il coordonne depuis 1999 un réseau dédié à la traduction et au design et travaille depuis 2001 comme journaliste sur des thèmes liés à l’Afrique, à la littérature et au cinéma, notamment pour Artechock, la Süddeutsche Zeitung et la NZZ.

Axel Timo Purr : Nous sommes ici à Paris, et je m’entretiens avec Iman Humaydan au sujet de son dernier livre, publié en arabe fin 2023 – Peut-être devriez-vous le présenter vous-même.

Iman Humaydan :  Il s'agit de mon cinquième roman. Il a paru en arabe fin 2023 et a depuis été traduit en français et en anglais. La version française est parue début octobre 2025 sous le titre Chanson pour les ténèbres; quant à la  version anglaise, Songs for Darkness, elle est sortie cette année. C’est l’histoire d’une famille, l’histoire de quatre générations de femmes.

Le roman couvre la période allant de la veille de la Première Guerre mondiale jusqu’en 1982. Il parle de ces quatre femmes, mais en même temps, il évoque aussi l’histoire du Liban.

C’est exact.

Pour moi, c’est l’un de ces rares romans qui touchent à des circonstances historiques sans évoquer directement l’histoire officielle. C’est un récit abordé à travers la vie quotidienne. Ce qui m’a le plus frappé, c’est que vous parvenez à raconter cette histoire sans toutes ces émotions fortes auxquelles on pourrait s’attendre. Pour moi, cela se lit presque comme une chronique, vous n’en faites pas un drame. Tout est raconté d’une voix littéraire très posée, qui met en parallèle les tragédies d’une famille, de plusieurs générations de femmes, avec l’histoire du pays. Et pourtant, vous ne visez pas vraiment le Liban en tant que tel. D'ailleurs, je crois que le mot « Liban » n’est presque jamais mentionné.

Non. Le roman traite des répercussions des événements historiques au Liban sur la vie, sur l'existence personnelle des personnages. L’histoire du Liban sert donc de toile de fond, et je ne l’aborde pas vraiment de front.

Buchcover Songs fot the Darkness Arabic

Iman Humaydan | Songs for the Darkness | Dar Al Saqi

Il y a une phrase très forte dès le début : « Ta vie s'achève, mais la guerre, elle, ne s’arrête jamais. » Je la trouve magnifiquement formulé. Il y a en quelque sorte deux systèmes : le système politique et la vie quotidienne. Il y a les rêves des gens et leurs efforts quotidiens pour vivre en paix. Mais de l’autre côté, il y a la violence et la guerre. Il y a la dynamique de ces « petites vies » – si je p@eux les mettre entre guillemets –, et puis il y a les « grandes vies » du pays ou de la région.
Ce qui m’a profondément ému, c’est la façon dont vous décrivez les rêves et la manière dont ils s’évanouissent. Il y a un passage que j’aimerais citer : «Elle n’était plus triste de ne pas être devenue enseignante comme la mère de Yazid, qui passait chaque été à Ajmat. Avec le temps, ses anciens centres d’intérêt, ses rêves et ses désirs s’étaient estompés. Chaque soir, elle posait sa tête sur son oreiller et pensait au lendemain et à ce qu’elle pourrait faire pour améliorer autant que possible la vie de sa famille.»
Pour moi, c’est un exemple très simple et très douloureux de ce qu’il advient des rêves des jeunes filles. Elles se marient très jeunes, trop jeunes, et leurs propres rêves se transforment en celui d’améliorer la vie de leurs enfants. Elle ne réalise jamais son propre rêve ; elle le transfère vers autre chose. Et même sa relation avec son mari suit un schéma similaire : elle commence par une certaine promesse, mais celle-ci finit par s’estomper elle aussi.

Je pense qu’elle n’a jamais vraiment espéré avoir une vie différente en ce qui concerne son mari, car, si vous vous souvenez bien, elle était amoureuse de quelqu’un d’autre lorsqu’elle s’est mariée. Elle a dû se marier parce que les familles y voyaient la meilleure solution pour le bien-être des deux enfants que sa sœur avait laissés derrière elle à sa mort. Elle se sent donc obligée d’agir pour le bien des autres — mais pas pour elle-même.

L’une des choses que je trouve remarquables dans le roman, c’est que vous ne vous contentez pas de décrire le point de vue intérieur des femmes, mais aussi celui des hommes. À propos d’un mari, vous écrivez une très belle phrase : « Au fond de son cœur, il l’admirait, mais c’était une admiration mêlée de crainte. » D’une certaine manière, cela résume toute la relation.

Buchcover Songs for Darkness

Iman Humaydan | Songs for Darkness | Simon & Schuster

Oui. Cela en dit long sur la peur des hommes, ou plutôt, si je puis dire, la peur du masculin face au féminin — la peur du potentiel et de la puissance du féminin. Cette puissance ne se manifeste pas toujours, elle peut rester cachée, invisible, mais elle est bien là. Et le masculin peut la ressentir. Cette peur s’exprime donc par la répression du pouvoir du féminin.

Exactement. Et ce qui m’est venu à l’esprit à ce propos, c’est que cette peur, on la retrouve pareilllement en politique. Ce qui fonctionne dans la vie privée, au sein de la famille, est ensuite transposé aux rouages de l'État.

Exactement. C’est un petit exemple.

Et à partir de cet exemple, on peut remonter dans l'échelle. C’est cela qui est si fascinant : le microcosme de la famille reflète plus ou moins ce qui se passe plus haut dans la structure de l’État.

Oui. Quand on parle de patriarcat, c’est ce qu’on entend. Il y a le patriarcat dans la famille, puis, plus haut dans la hiérarchie, celui de l'État, avec le même mécanisme de domination, jusqu'au président de la nation - le chef de la tribu. Surtout dans les endroits où il n’y a pas de démocratie, bien sûr.

Ce qui m’a également frappé, c’est le ton posé du roman. Votre langage n’est pas militant, contrairement à certains auteurs qui adoptent un ton militant susceptible parfois de nuire à la complexité d’un texte. Certes, il y a une importante frustration évoquée dans votre roman, mais vous ne l’exprimez pas de manière agressive. Comment y parvenez-vous ?

Je ne crois pas que la bonne littérature et le militantisme puissent simplement aller de pair, coexister harmonieusement ni former un mariage. La littérature doit se suffire à elle-même. Nous pouvons bien sûr, en tant qu'écrivains, y glisser des messages et exprimer notre point de vue. Mais le militantisme, pour moi, relève davantage de la politique. Je suis féministe, mais lorsqu’un écrivain dit : « Je suis féministe, et le féminisme dit ceci et cela », alors ce n’est plus de la littérature. Nous pouvons dire tout ce en quoi nous croyons, mais d’une manière littéraire. Et je crois que c’est bien plus fort qu’un manifeste.

Buchcover Chansons pour le Ténebrès

Iman Humaydan | Chansons pour les ténèbres | Gallimard

Je suis d’accord. Lorsque l’activisme devient trop direct en littérature, il peut priver la vie de sa diversité.

Être trop direct en littérature, c’est priver la création de son âme. La littérature que j’aime dit tout sans pointer du doigt ni dire : « Écoutez, voilà ce que je veux dire. » Non. Le lecteur doit comprendre ce que je veux dire à travers l’écriture elle-même, de manière littéraire.

Et le livre le montre bien. À travers ces quatre générations, chaque fois qu’une identité personnelle commence à se dessiner pour le personnage, elle lui est bientôt enlevée, et ne se développe jamais en une personnalité à part entière, ce qui est très triste. Et il en va de même pour le pays tout entier, sans que le roman ne le dise explicitement.

Exactement. Surtout le Liban. Le Liban est un pays, mais il n’a jamais atteint le stade de la nation. C’est un pays dans le sens où il possède sa propre constitution, un gouvernement, un parlement. Mais nous n’avons jamais eu ce qu’on appelle en français la « citoyenneté » : un véritable sentiment d’appartenance à l’État. L’appartenance d’un Libanais ne se fait pas à son État. Elle se fait soit à la communauté, soit à la religion — mais jamais vraiment à l’État. Et cela pèse particulirement dans ce qui se passe au Liban depuis 1970.

Mais pourquoi en est-il ainsi ? En Occident, le Liban est souvent perçu comme une grande promesse, presque comme un grand espoir pour le monde arabe. Mais d’une certaine manière, cette promesse n’a jamais été tenue. D'ailleurs, cette importance du Liban, en tant qu’idée, ne vaut peut-être pas seulement pour le monde arabe, mais aussi pour le monde entier.

Le Liban, en tant qu’idée, est un lieu où dix-huit communautés vivent ensemble en paix. Mais ce n’est pas à cause de cette diversité que le Liban n’est pas parvenu à devenir une nation. Il n'a pas échoué parce qu'il accueillait dix-huit communautés, mais parce que les politiciens ont exploité cette diversité à leurs propres fins. Au lieu de développer le sens de la citoyenneté dont je parlais, ils ont élaboré le clientélisme.
Si je suis druze, je m’adresse au chef de ma communauté pour qu’il me trouve un emploi. Si je suis chrétien, catholique ou orthodoxe, je m'attends à ce que mes intérêts soient défendus par le chef de cette communauté à laquelle j'appartiens. Ces chefs sont devenus des intermédiaires entre le peuple et l'État, et celui-cio n’est jamais devenu le lieu auquel tous les Libanais peuvent directement s’identifier. Il y a toujours un intermédiaire entre les deux.
Lorsque la guerre a éclaté, l’État s’est encore affaibli. Parallèlement, les projets de chaque individu au Liban se sont évaporés. Depuis 1970, l’émigration libanaise a considérablement augmenté. Quand je me rends au Liban aujourd’hui, je dois régler mes problèmes à titre individuel : l’électricité, l’eau, Internet, tout - même les services qui, en Occident, sont généralement fournis par l’État. Au Liban, chacun doit se créer son propre petit royaume pour avoir accès à ces services.

Et c’est également ce que raconte votre livre. Il aborde ce sujet d’un point de vue transgénérationnel : comment les traumatismes se transmettent à la génération suivante, et à quel point les individus sont contraints lorsqu’il s’agit de décider librement où aller et comment vivre.

Oui, avec les trois premières générations, c’est très clair. Il ne faut pas oublier que le pays lui-même est encore jeune, puisque l’indépendance n'a été proclamée qu'en 1943. Dans le livre, il y a toujours un parallèle entre la jeunesse des personnages — durant laquelle ils ne parviennent jamais à réaliser leurs rêves — et la jeunesse du pays, qui n'est pas assez mûr pour réaliser son rêve de devenir un lieu pour tous. Ce parallèle est en fait invisible dans le livre.

Si c'est si intangible, c'est peut-êtreparce qu'on ne peut pas l'expliciter directement.

C'est tout à fait cela, on ne peut pas le toucher. On ne peut pas l'attraper et s'exclamer : « Ah, le voilà. » Mais il est présent tout au long du roman, jusqu’à la fin.

Et la dernière génération, la fille qui réfléchit à tout cela, est la première à tenter de rassembler les pièces du puzzle. C’est elle l’écrivaine. En ce sens, je pense que c’est aussi là que réside l’espoir du roman : dans l’art, dans la littérature, dans la tentative de recoller ce que l’histoire et l’histoire familiale ont déchiré.

Oui, parce qu’elle est l’écrivaine.

À travers l’écriture, il y a une sorte de processus thérapeutique — non seulement au sein de la famille, mais aussi à l'échelle du pays. Cela m’a rappelé Cursed Daughters, un roman d’une autrice nigériane dont nous avons parlé dans notre magazine. Il raconte bien sûr une histoire très différente, mais il traverse lui aussi plusieurs générations et montre à quel point il est difficile d’échapper aux traumatismes transgénérationnels, aux schémas familiaux et aux silences. Là aussi, c’est l’écriture, ou la reconstruction narrative, qui permet de comprendre ce qui s’est transmis d’une génération à l’autre.

Exactement. Écrire, ce n’est pas seulement archiver la vie des autres. Ce n’est pas seulement archiver la vie du pays, mais aussi agir sur soi-même. Quand j’écris un tel livre, je l’écris avant tout pour moi : pour comprendre, pour me souvenir, pour savoir, et pour transmettre quelque chose à mes filles et aux gens qui m’entourent. À travers ce processus, de nombreux changements s’opèrent. Non seulement en moi, mais aussi chez les autres.
Et cela vaut partout dans le monde, en particulier pour les écrivains qui ont quitté leur pays d’origine et vivent à l’étranger. L’écriture devient un moyen de préserver la mémoire.

Dans le même ordre d'idée, nous avons également cette formidable écrivaine chinoise, Su Chang, qui vit désormais au Canada et consigne par écrit ce qui a presque été oublié en Chine continentale. Vous avez raison : la littérature est un moyen d’archiver, mais aussi de restructurer la mémoire — un peu comme si l’on reconstruisait une maison endommagée. Surtout dans les pays qui ont connu la guerre, où la violence a créé une rupture dramatique entre le passé et le présent.

La littérature peut jeter un pont entre le passé et le présent et préserver la mémoire du passé. Au Liban notamment, le roman joue ce rôle très important. Je crois — les sociologues m’en voudront peut-être un peu de le dire — que la littérature, et en particulier le roman libanais, joue un rôle majeur dans la préservation de la mémoire du pays.

C’est un point intéressant. Votre livre a désormais été publié en trois langues : l’arabe, le français et l’anglais. Vous avez également effectué une tournée de lectures aux États-Unis. Comment votre livre a-t-il été perçu par les étudiants que vous avez rencontrés ? Il s’agissait essentiellement d’étudiants, n’est-ce pas ?

La plupart des lieux que j’ai visités étaient des universités, principalement dans le Massachusetts: Boston, Amherst, le Williams College, Vassar. J’ai également eu des rencontres dans des bibliothèques publiques et des librairies. Ce qui était bien, c’est que de nombreux étudiants avaient lu le livre avant mon arrivée. Ils étaient donc déjà familiarisés avec le sujet, ce qui a suscité de nombreuses questions.
Bien sûr, le contexte de l’histoire était très important pour eux, car, comme nous l’avons dit, ce contexte, c’est l’histoire du Liban. Ils ont posé beaucoup de questions sur le pays. Et comme le livre raconte ses histoires à travers la voix des femmes, son aspect féministe a incité les étudiants — non seulement les filles, mais aussi les garçons — à poser des questions sur la vie des femmes au Liban et dans le monde arabe. Il y avait donc différents niveaux de questions, différents angles, différentes dimensions.

Et le livre a  bien marché ?

Oui, les élèves l'ont adoré, et il s’est très bien vendu pendant la tournée. Je tiens également à remercier mon éditeur, Michel Moushabeck, fondateur d’Interlink Publishing. Michel n’est pas seulement un éditeur. Il aide et soutient véritablement les écrivains arabes à faire connaître leurs œuvres et à les faire traduire en anglais. Lorsqu’il est également l’agent d’un écrivain, il travaille d’arrache-pied pour que le livre ne reste pas uniquement en anglais, mais soit traduit dans d’autres langues. C’est ainsi que mes deux premiers romans, pour lesquels il jouait ce rôle, ontété traduits en plusieurs langues. De la même manière, je tiens à mentionner et à remercier le Dr Michelle Hartman, professeure à l’Université McGill de Montréal, qui a traduit presque tous mes romans en anglais (à l’exception du premier). Elle connaît par cœur mon style, mes idées et les thèmes abordés dans mon œuvre.

Nous avons évoqué tout à l’heure la crise liée à la diminution actuelle du nombre de livres arabes traduits, ainsi que la manière dont l’islamophobie peut également affecter la littérature. Votre éditeur a-t-il lui aussi fait cette expérience?

Oui, mais je changerais le terme utilisé. Je ne pense pas qu’aujourd'hui, il s’agisse simplement d’islamophobie. Peut-être que, lorsque les gens entendent « livre arabe », l’islamophobie est présente dans leur inconscient. Mais je pense surtout qu’en ce moennt, les lecteurs occidentaux et nord-américains sont moins intéressés par la culture arabe.

Peut-être aussi parce qu’elle est perçue comme trop complexe. Je trouve également le terme « islamophobie » étrange dans ce contexte, car il réduit tout un groupe linguistique et une sphère culturelle à la religion.

Tout à fait, c’est un point de vue absurde. Si c’est ainsi que les gens perçoivent la littérature arabe, cela signifie qu’ils ne savent rien du Liban, car le Liban compte dix-huit communautés. Et ils ne savent rien non plus de l’Égypte, où l’on trouve de nombreux écrivains coptes et d'autres communautés chrétiennes, comme il y a bien sûr  beaucoup d'écrivains musulmans. J’y ai lu de magnifiques livres sur l’histoire de l’Égypte, sur les dynamiques de la société égyptienne, sur la révolution, sur la jeune génération.
La littérature connaît des périodes d’engouement et de désintérêt. À un certain moment de l’histoire, la littérature chinoise était très largement lue, puis l’intérêt est retombé. L'engouement peut accompagner les événements qui ont cours dans un pays donné. Le roman libanais a joué ce rôle au début de la guerre civile. Lorsque mon premier roman a été traduit en français et que je suis venue en France en 2004 pour une tournée de promotion, j’ai constaté que de nombreux romans libanais avaient été traduits cette année-là. Il y avait une curiosité de savoir ce qui se passait dans le pays. Aujourd’hui, cette curiosité est bien moins vive en Europe et aux États-Unis.
Ce dont nous avons besoin, ce sont de bons éditeurs et d’une presse véritablement libre — pas trop politisée —, capable d’aborder les textes sous un angle littéraire. Le problème, c’est que les gens ont souvent déjà une idée préconçue en tête et se mettent à lire en se basant sur cette idée plutôt qu’en lisant réellement le texte.
Je me souviens qu’une fois, lors d’une réunion, quelqu’un a évoqué un roman syrien, et deux ou trois personnes ont réagi : « Oh, ça ne nous intéresse plus. Nous avons lu beaucoup de romans syriens.» Mais le texte est là, le livre est là. Nous devrions l’aborder d’un point de vue littéraire. S’agit-il d’une œuvre créative ou non ? Un roman peut également jouer le rôle d’un document sociologique, mais nous ne devrions jamais oublier son aspect littéraire. S’il s’agit de bonne littérature, elle raconte non seulement une histoire sur une certaine culture, mais aussi une histoire humaine.

C’est une histoire qui dépasse les frontières du Liban. Comme vous l’avez dit, le Liban est un terrain sur lequel le qui d'une certaine manière donne sa visibilité au monde. Toutes ces différentes composantes, ces communautés, constituent elles aussi le monde. Une histoire comme celle-ci concerne donc le monde entier.

Exactement. C’est ainsi que je le vois. Et les rêves de ces personnages — lorsque le livre est traduit et qu’un lecteur américain, anglais ou français le lit — sont reconnaissables partout : le rêve de mener une vie paisible, de découvrir le monde extérieur, de réaliser les rêves de ses enfants, de profiter de l’amour, de profiter de la vie, de chanter, de danser - ces rêves sont partout.

Et bien sûr, le roman est aussi l’histoire d’une époque en mutation. Il y a ces magnifiques passages sur Beyrouth avant la guerre, lorsque c'était une ville si différente. Quiconque a lu des œuvres littéraires sur Beyrouth de cette époque se dit : que cela devait être si beau, et qu’aujourd’hui tant de choses ont été détruites. Mais peut-être s’agit-il là aussi d’une histoire qui concerne le monde entier. Des lieux sont détruits, modifiés, transformés.

Tout à fait. Le livre donne également de la ville une image qui ne coïncidepas vraiment avec l'idée qu'on s'en fait généralement. Beaucoup de gens disent : « Beyrouth était la Suisse de l’Orient. » Bien sûr, c’est une description positive, mais le Liban n’était pas seulement la Suisse de l’Orient, il était bien plus que cela. C'était un lieu capable de réunir les cultures, les civilisations et les religions pour créer quelque chose de plus important. Cela ne s’est pas produit à cause de la politique.
Quand j’entends cette phrase, j’ai toujours envie de dire : « Mais le Liban est plus que cela! » Allez donc voir la littérature que produisent les écrivains libanais on peut y discerner les contradictions qui existent dans cette société. Et malgré ces contradictions, ce pays a survécu pendant des centaines et des centaines d’années.

Votre roman s’achève en 1982, mais l’histoire ne s’est paspour autant arrêtée cette année-là. La fin laisse-t-elle entrevoir une suite ?

Non, elle ne s’est pas achevée en 1982. J’écris actuellement, même si mon travail professionnel me prend beaucoup de temps. J’espère terminer le livre cette année. Il ne s’agit pas simplement d'écrire la deuxième partie de Songs for Darkness, mais de retracer la vie d’Asmahan, cette femme de la dernière génération, et de sa fille, qui a émigré à New York.
Lorsque j’étais aux États-Unis, j'en ai profité pour me rendre à New York dans ce but. Je me suis rendue à la Bibliothèque publique de New York pour faire des recherches sur l’immigration libanaise dans les années 1980 : où vivaient ces gens, et de quelle manière ? J’ai découvert que beaucoup vivaient à Brooklyn. J’espère pouvoir retourner à New York cette année et y rester encore deux ou trois semaines pendant que je travaille à la fin de l’histoire. Je veux écrire quelque chose de concret, quelque chose de réel. Je connais New York, j’y suis allée de nombreuses fois, mais je souhaite y vivre quelques temps afin de donner une dimension plus réaliste à ce que j’écris — en particulier les rues, les magasins, les familles, les écoles.

Et lorsque vous rencontrez des gens aux États-Unis, des membres de la diaspora libanaise qui ont lu votre livre, comment réagissent-ils ? Ce livre est atypique car il raconte l’histoire à travers le regard des femmes, à travers une famille, à travers la vie quotidienne. Comment le perçoivent-ils ?

Je peux vous donner deux exemples. Une femme est née aux États-Unis, mais ses parents sont libanais. Après avoir lu le livre, elle m’a dit qu’il y avait beaucoup de choses qu’elle ignorait, car son père et sa mère ne lui en avaient pas parlé — par exemple les événements de 1958 au Liban, lors desquels il y eut des affrontements et bien d’autres choses encore.
L’autre exemple concerne des personnes qui ont émigré aux États-Unis il y a trente ou quarante ans, pendant la guerre. Certains d’entre eux ont discuté avec moi de certains passages, mais ils avaient un parcours politique différent, et bien sûr, tout le monde ne peut avoir la même vision. D'ailleurs, je n’écris pas pour que tout le monde soit d’accord avec mon livre car il ne s'agit pas d'un document historique mais d'un roman. C’est ma  perception des choses.
Néanmoins ces discussions ont été très fructueuses et très positives. Elles m’ont amené à penser que oui, ce pays peut accueillir des points de vue différents, et que nous devons chérir cette différence et la respecter.

C’est le fondement même de toute démocratie, n’est-ce pas ?

Précisément. J’adore ces discussions avec des Libanais vivant aux États-Unis qui ont des opinions différentes. Beaucoup d’entre eux ont apprécié le côté littéraire et créatif du roman. Ils ont adoré la façon dont il était écrit. Mais lorsqu’il s’agissait de certains événements historiques et de la manière dont ils étaient présentés dans le roman, leurs réactions divergeaient.

Ce n'était pas dans leur esprit de passer les faits au crible de la vérité ?

Non, les événements sont réels. Mais si l’on creuse davantage, on constate que le Liban, en tant que pays très jeune, a toujours compté différents partis politiques représentant des opinions politiques divergentes. Ce livre aborde un certain contexte politique. Les personnages du roman s’inscrivent dans ce contexte. Il est donc tout à fait naturel que j’en parle.

Je comprends. C’est intéressant, car moi, en tant que lecteur extérieur à ce monde, je n’avais pas perçu ce niveau de discours, alors que pour eux, la lecture est complètement différente.

Oui. Mais je n’adopte jamais aucun de ces points de vue dans le roman. Je suis écrivain. J’écris pour comprendre. Avant tout, j’écris pour moi-même, pour comprendre ce qui s’est passé dans ce pays et pourquoi nous en sommes arrivés là. Je ne dis pas : « Voilà la réalité. » En littérature, on n’écrit pas des réalités. On crée des réalités.

Ou peut-être que la littérature réfléchit sur les réalités, intègre les réalités — car il n’y a pas qu’une seule réalité.

Oui, la littérature, pour moi, c’est un peu comme un patient qui parle à un thérapeute. On parle, et pendant qu’on parle, on surmonte quelque chose, ou on prend conscience de quelque chose à propos de soi-même. On se libère du traumatisme qui nous a poussé à écrire.
Dansa mon premier livre, c’est le traumatisme de la guerre qui m’a poussée à écrire. Quand je l’ai terminé et que le livre est sorti, j’ai vu les choses différemment. Et cela m’a conduit à Wild Mulberries, car après avoir écrit un livre sur la guerre au Liban, une grande question s’est posée : pourquoi cette violence ? Pourquoi spécialement dans notre pays ?

Et du reste, pourquoi dans le monde entier ?

Exactement. Pourquoi dans le monde entier ?

D’un point de vue très concret : aux États-Unis, les gens ont-ils lu la version anglaise ou la version arabe ?

Aux États-Unis, ils ont lu la version anglaise. Beaucoup y vivent depuis quarante ans, et il n’est pas facile de se procurer le livre en arabe. Ils sont aussi, d’une certaine manière, américanisés. Mais certaines personnes ont lu la version anglaise et m’ont ensuite demandé l’original en arabe. Elles m’ont dit : « S’il vous plaît, nous voulons lire l’original. » Et je leur ai envoyé quelques exemplaires.

C’est différent de la France, où, comme vous me l’avez dit tout à l’heure, de nombreux lecteurs ont attendu la version française.

Oui, surtout les lecteurs libanais. J’ai des amis libanais qui ne lisent pas l’arabe. Cela tient aux relations historiques entre la France et le Liban. Beaucoup de Libanais sont francophones, et surtout s’ils ont émigré il y a quarante ou quarante-cinq ans et vivent ici depuis, ils ne lisent souvent plus l’arabe. Je connais des gens qui ont attendu la version française et qui l’ont lue ensuite.

Et pourtant, le prochain roman sera d’abord écrit en arabe ?

Bien sûr.

On ne sait jamais. Peut-être que le marché demandera d’abord une version anglaise.

Oui mais de toute façon, je n’écris pas pour le marché. J’écris pour moi-même. Et tant que je rêverai en arabe, j’écrirai en arabe.

C’est une très belle phrase de conclusion. Merci beaucoup pour cet entretien.


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