Rouler au clair de lune dans le froid de la nuit

Archipelago BooksFelix K. Nesi | People from Oetimu | Archipelago Books | 250 páginas | 20 USD
Quiconque a lu le récit historique captivant de David van Reybrouck, Revolusi, basé sur plus de 200 témoignages, sur la lutte pour l'indépendance de l'Indonésie et sur le rôle surprenant de ce pays dans l'ordre mondial en pleine mutation après la Seconde Guerre mondiale, ne pourra qu'avoir envie d'en savoir plus. Après cette lecture, on n’a en fait plus envie de cesser de s’intéresser à l’histoire complexe du quatrième pays le plus peuplé de la planète.
Ce n’est pas la seule raison pour laquelle le roman de Felix K. Nesi, Les gens d’Oetimu, arrive à point nommé. Son personnage le plus âgé, Am Siki, pourrait en effet être l’un des témoins de l’époque de Reybrouck, puisqu’il a vécu l’occupation japonaise. Il est même l’un des héros d’Oetimu, une petite localité de l’île de Timor, située loin du centre javanais de l’Indonésie, car il a incendié l’un des camps de travail de l’occupant. Mais ce n’est évidemment pas le cœur du récit de Nesi, même si cela en constitue les racines, celles d’un feu d’artifice narratif qui, comme toutes les racines, s’enfonce dans les profondeurs tout en s’élevant vers le ciel.
En réalité, Nesi ouvre son roman de 300 pages sur une fête télévisée organisée par Ipi, le policier du village, qui a invité tous les hommes d’Oetimu à regarder avec lui la finale de la Coupe du monde de football 1998 entre le Brésil et la France et à célébrer ses prochaines noces avec la jeune et brillante Silvy. De cet événement, Nesi tisse un récit qui plonge profondément dans les destins à la fois tragiques et grotesques de Timor, à travers Ipi et Silvy, sans oublier les turbulences politiques qui ont marqué aussi bien le passé que le présent relaté ici. Celles-ci se déploient en grande partie à travers les années du Nouvel Ordre sous la présidence de Suharto, qui, par tous les moyens à sa disposition, ne s’est pas contenté d’empêcher l’indépendance d’une partie du Timor, mais a aussi gangrené tout le pays d’un populisme autocratique impitoyable, de népotisme et de corruption. Les descriptions aussi ironiques qu’impitoyables de cette politique et de son impact sur les trajectoires individuelles décrites ici résonnent pourtant avec une troublante actualité. Comme tout populiste autocratique, Suharto a eu recours à des méthodes qui, à la lumière des évolutions récentes aux États-Unis, en Russie ou en Chine, rappellent de manière inquiétante certaines stratégies contemporaines.
Mais le roman de Nesi est tout sauf un roman activiste. Au lieu de cela, Nesi raconte avant tout la vie et les souffrances de ses protagonistes avec une intensité qui donne toujours le vertige au lecteur. Le sexe est présent à côté de l'abstinence catholique et de la tentative de tous les participants de tirer le meilleur parti de leur vie, quel que soit le poids du passé et du présent.
La grande qualité de ce roman ne réside pas seulement dans ses moments presque ethnographiques et documentaires, comme la dernière virée nocturne à moto d’Ipi, que Nesi sait décrire avec une densité cinématographique. Ce passage met en lumière une région d’Indonésie qui, contrairement au centre du pays, n’est pas musulmane, mais catholique en raison de plusieurs siècles d’occupation par la puissance coloniale portugaise. Toutefois, tout comme l’islam à Java et dans d’autres régions ne correspond pas nécessairement à l’image que s’en fait un regard occidental – comme l’explique de manière saisissante l’écrivaine et spécialiste de littérature Nenden Lilis Aisyah dans un interview–, il en va de même chez Nesi avec le catholicisme et la façon dont il imprègne le quotidien. Mais au-delà de ces aspects inattendus, Nesi surprend également par sa manière de raconter, qui s’inscrit dans la tradition de l’oralité, et pas seulement à Timor. Cela signifie que des fils narratifs se tissent de manière subtile, principalement à travers les personnages : à mesure que de nouveaux protagonistes sont « introduits », le récit plonge toujours plus profondément dans le passé, avant de ramener le lecteur au point de départ de cette spirale narrative – l’année 1998 et la finale de la Coupe du monde de football.
Bien que le roman de Nesi, qui connaît un immense succès en Indonésie – il en est aujourd’hui à sa sixième édition –, ait prouvé que la littérature issue de la périphérie culturelle du pays a toute sa légitimité, la place centrale qu’y occupe la violence rappelle également des auteurs du cœur du pays, comme Hamsad Rangkuti et sa nouvelle Sukri range le couteau. Cette violence ne se manifeste pas seulement à travers la narration de massacres justifiés après le 30 septembre 1965, mais aussi par l’intégration d’éléments propagandistes, tels que le film Pengkhianatan G30S/PKI.
Le récit colonial de Felix K. Nesi – Le capitaine veut se rendre à Dili – sur Littérature.Review
À l’instar de Rangkuti – et de la poésie complexe en Indonésie –, Nesi possède le don d’un humour subtil et libérateur, qui non seulement permet d’endurer la terreur, la violence omniprésente et les misères du quotidien, mais leur confère aussi une dimension presque salutaire, voire réconciliatrice. Et cela sans jamais transformer sa critique de la misère en une simple plainte résignée. C’est ce qui fait du roman de Nesi non seulement une œuvre singulière, mais aussi une œuvre universelle, qui séduira bien au-delà des lecteurs de David van Reybrouck.