Mon grand-père Hussein
Menaf Osman (Abdelmonaf Othman) est un écrivain et peintre syro-kurde, né à Hasake en 1965. Il a étudié la géologie à Damas et s'est intéressé très tôt à la littérature et à la peinture. Il a été arrêté et torturé en Syrie pour possession d'un livre de poésie kurde. Dans les années 1990, il s'est réfugié en Turquie, où il a de nouveau été arrêté pour propagande présumée et condamné à la prison à vie. Au bout de 31 ans de captivité, il a été libéré en 2024, expulsé vers la Malaisie, d'où il s'est ensuite rendu à Munich, en Allemagne, grâce à une bourse d'études de PEN. Osman a publié neuf livres à ce jour, dont des romans, des nouvelles et une pièce de théâtre, ainsi que des traductions en kurde - notamment Le comte de Monte-Cristo, Le petit prince et Les mille et une nuits.
Je peux dire sans hésitation que dans ma vie, la source de joie et d'espoir la plus profonde reste mon enfance. Parmi les héros inoubliables de ces premières années, il y avait mon grand-père Hussein.
Mon grand-père - que Dieu ait son âme - possédait le seul verger de notre village, un verger rempli d'arbres fruitiers de toutes sortes. Sur ses quatre bords se trouvaient de rangées d'amandiers qui lui formaient comme une haie. Ils avaient beau être abondants, grand-père ne permettait à personne de manger leurs fruits. Ce qui est encore plus étrange, c'est qu'il ne les cueillait pas lui-même. En l'espace de deux mois, toutes ces amandes vertes, tendres et délicieuses, se transformaient en coquilles dures sans que quiconque n'ait pu en profiter.
Mais nous, les enfants, ne pouvions rester sans rien dire face à de telles absurdités. Le silence, dans ce genre d'affaires, était une vertu réservée aux grandes personnes. Pour notre part, nous refusions de nous soumettre aux ordres mesquins de mon grand-père ou de les accepter sans protester.
Alors, par les belles soirées de printemps, nous nous réunissions en une petite bande de trois ou quatre garçons et prenions nos ordres auprès de l'aîné d'entre nous, qui était généralement le plus expérimenté en matière d'opérations secrètes. Une fois les plans établis, nous attendions impatiemment la tombée de la nuit, que l'obscurité abaisse son rideau sur le monde et sur notre paisible village.
Puis, au moment opportun, nous dépouillions les amandiers, mangeant jusqu'à plus soif et remplissant nos poches d'autant d'amandes qu'elles pouvaient en contenir, avant de rentrer à la maison comme des conquérants victorieux emportant un butin de guerre.
Cependant, pénétrer dans la maison à des heures aussi tardives n'était pas chose aisée. Nous nous faufilions à l'intérieur sans un bruit, avant de nous glisser dans le lit avec la plus grande prudence, faisant semblant de dormir pour ne pas attirer l'attention de nos familles.
A ces heures-là, mon grand-père présidait généralement une soirée animée dans sa maison d'été, tandis que tout le monde écoutait ses interminables aventures de traversée de la frontière minée qui nous séparait de la Turquie.
Avec leur animation, ces réunions de mon grand-père constituaient la couverture parfaite pour nos opérations et nos aventures nocturnes - des méfaits qui n'étaient pas moins audacieux que ses propres exploits. Mais si nous étions découverts et que la nouvelle lui parvenait, les choses risquaient de virer au drame. Ce qui nous attendait, c'était la punition, à commencer par une charge enflammée de mon grand-père contre nos parents, qu'il accusait de ne pas nous avoir élevés correctement. Dans notre village, fier de ses valeurs, le vol était considéré comme un délit moralement gravissime. Malgré cela, nous nous étions habitués à supporter toutes ces réprimandes et ces sanctions comme prix à payer pour réaliser les grands projets qui tourbillonnaient dans nos jeunes esprits.
Une fois, cette lutte qui nous opposait à mon grand-père au sujet des amandes a pris une tournure particulièrement féroce. Quelqu'un avait trahi notre plan et l'avait informé qu'une bande de voleurs amateurs se trouvait dans ses arbres et pillait ses amandes. Furieux, grand-père, qui pourtant ne semblait pas s'intéresser le moins du monde à ma vie, a mis toute son énergie à contrer mes aspirations en portant toute son attention sur les amandiers. Je ne sais toujours pas pourquoi, bien que j'y aie souvent réfléchi : il n'en profitait pas lui-même et ne permettait à personne d'en profiter. Tout ce qu'il faisait, c'était les entretenir, les arroser, arracher les mauvaises herbes autour d'eux, et surtout les surveiller pour les protéger de nous, les enfants.
En apprenant notre dernier complot, mon grand-père a changé de tactique. Avec l'aide de trois traîtres issus de nos rangs, il nous a tendu une embuscade cachée afin que nous soyons pris la main dans le sac.
Ces petits collabos connaissaient notre plan dans les moindres détails. Ils savaient où nous devions nous rendre, comment nous allions procéder et ce que nous comptions faire. Grand-père leur avait promis de belles récompenses s'ils réussissaient à nous faire prendre sur le fait, afin que nous puissions être livrés à nos familles et recevoir ensuite le châtiment brutal que nous méritions.
Comme lors des fois précédentes, le trio perfide était composé de Khairu, Jamo, et Maho. Heureusement pour nous, leur stratagème a échoué cette fois-ci, contrairement aux autres, et cela nous le devons à Shirin, la sœur au grand cœur de Khairu, une fillette bien élevée qui était dans notre classe de CM2, et était proche de moi. Quelle joie quand cette embuscade a tourné au vinaigre !
Le soir de l'opération, quelques heures avant l'heure H, Shirin est venue nous avertir que grand-père avait découvert notre plan et préparait une contre-embuscade. Nous devions changer de cap immédiatement et abandonner absolument à toute idée de festin d'amandes ce soir-là. C'est ce que nous avons fait, nous sortant indemnes du piège.
Toute personne ayant goûté aux amandes du verger de grand-père ne pouvait jamais vraiment y renoncer. Par une belle nuit d'été, nous sommes donc retournés dérober des amandes. Il était tard, et alors que je grimpais à l'un des arbres, j'ai remarqué un moineau qui endormi non loin de moi. Mon Dieu, il ne s'était pas envolé! Il semblait presque drogué. J'ai tendu la main et l'ai attrapé. Puis, en regardant plus attentivement autour de moi, j'ai vu beaucoup plus de ces petits oiseaux enivrés tout autour. Mon Dieu, ils étaient si nombreux !
Soudain, une idée a surgi dans mon esprit : pourquoi ne pas attraper ces oiseaux au lieu de courir après les amandes que nous mangions tous les jours ?
J'ai demandé à Aliko de laisser tomber les amandes et de se mettre lui aussi à attraper des oiseaux. Puis j'ai dit la même chose à Amr, et ensemble, nous avons commencé la chasse. Comme il était facile d'attraper des oiseaux la nuit ! Le jour, nous posions des centaines de pièges et parcourions des milliers de mètres pour au final n'attraper qu'un moineau - peut-être deux, alors que cette nuit-là, quelques minutes nous ont suffi pour attraper deux oiseaux. Comme nous avons été stupides. Pourquoi n'y avions-nous pas pensé plus tôt ?
Au bout d'un moment, toutefois, nous nous sommes heurtés à un problème : nous n'avions pas apporté de couteaux pour les saigner. Nous n'avions même pas de sac, de sachet ou quoi que ce soit d'autre pour les transporter. Nous nous sommes donc mis d'accord pour arracher les têtes des oiseaux et les jeter sous l'arbre. Mais Amr s'y est opposé, affirmant qu'une telle pratique était interdite. Amr a toujours été comme ça : généreux et sincèrement pieux, d'un caractère pur, à l'image de sa mère.
Je l'ai houspillé, lui assurantque j'avais entendu de mes propres oreilles et vu de mes propres yeux la position du mollah Bashir sur cette question. COmme Abdo le chasseur, lui demandait si dans le cas particulier des oiseaux, il était permis de séparer la tête du corps pendant la chasse, le mollah avait répondu par l'affirmative. N'étions-nou nous pas nous aussi des chasseurs, habilités à faire ce que font les chasseurs ? Donc, pas de doute, cela nous était également permis.
C'est ainsi que les fatwas étaient données dans notre village - et plus généralement dans notre petit monde d'enfants.
Ainsi, en quelques minutes, nous avons réussi à attraper une trentaine de moineaux, peut-être même plus. Nous leur avons arraché la tête à mains nues, sans pitié, les jetant ensuite sous l'arbre. C'était vraiment une chasse rapide et rentable. Nous nous disions que nous devrions faire cela tous les soirs. C'était une nouvelle expérience, mais c'était bien mieux que de voler des amandes. À la fin, nous avons partagé le butin, et chacun de nous a emporté sa part, dans une joie indescriptible.
En arrivant à la maison, cependant, j'ai eu été confronté à une situation à laquelle je ne m'attendais pas. J'avais mal fait mes calculs - ou peut-être qu'aucun calcul n'aurait pu prédire ce qui s'est passé ensuite. Chacun d'entre nous a été sévèrement puni et réprimandé sans fin par sa famille pour la terrible façon dont il avait arraché la tête de ces oiseaux innocents.
Pire encore a été ce que nos mères ont fait par la suite : elles ont jeté aux chiens tous les oiseaux que nous avions attrapés et ne nous ont pas permis de les manger, sous prétexte qu'ils n'avaient pas été abattus dans les règles. Quelle aventure désastreuse ! Comme j'ai souffert de voir ma mère jeter les corps de mes moineaux aux chiens. C'était de la bonne viande que je n'avais jamais goûtée, et je ne comprenais pas pourquoi notre religion l'interdisait. A ce moment-là, j'ai souhaité être un Yézidi ou un adeepte du zoroastrisme.
Oui, si j'avais été un Yézidi, j'aurais mangé jusqu'au dernier d'entre eux. Les Yézidis, dit-on, autorisaient ce type de viande et, dans certains cas, mangeaient et buvaient même dans le même récipient que les chiens et les bêtes. Un jour, alors que nous nous rendions dans le village voisin de Khirbat Jamal pour présenter nos condoléances, ma mère leur a demandé comment ils pouvaient boire au même endroit que les chiens et les animaux.
L'une des femmes a répondu très simplement : "Ma chère ami, nous avons tous la langue rouge, il n'y a pas de différence entre nous et nos animaux. Notre langue est rouge, comme le sont celles des chiens, des moutons et des ânes. Alors quel mal y a-t-il à boire au même endroit ? C'est ainsi que Dieu nous a créés."
À ces mots, le visage de ma mère s'est crispé, mais elle n'a pas pipé mot. Quant à moi, je penchait pour le point de vue de la femme. De toute façon, il ne servait à rien de discuter plus longtemps, puisque toute la viande des oiseaux était déjà dans l'estomac des chiens.
Que Dieu ait pitié de vous, grand-Père. Ah... que de souvenirs étranges j'ai avec vous. Mais pourquoi toutes ces questions maintenant ? Comment se fait-il que le passé m'importe encore, et pourquoi ces souvenirs douloureux doivent-ils revenir ? Et pourquoi tous ces efforts maintenant, cette tentative obstinée de convoquer le passé de cette façon ?
Rien ne m'importe aujourd'hui autant que la nouvelle du retour de mon père de la ville. Je l'attends avec une impatience douloureuse, comme si j'étais assise sur un feu. Je tends l'oreille, à l'affût du moindre bruit en provenance de l'extérieur, ou plutôt du moindre aboiement de Warda, notre chienne qui n'a jamais su se taire. Personne ne pouvait entrer dans notre village sans qu'elle ne proclame bruyamment son arrivée, même si la personne venait de l'intérieur du village lui-même. L'arrivée de qui que ce soit était toujours annoncée par les aboiements de Warda: elle était en quelque sorte la sonnette d'alarme des villageois.
Mon père est en retard cette fois-ci. Nous sommes jeudi, et demain, c'est vendredi - le jour de la fête, et pourtant, il n'est toujours pas rentré. De quoi vais-je avoir l'air devant les garçons du village s'il ne vient pas avec les nouveaux pantalons et les nouvelles chaussures que j'attends ? Mais il me les a promis. Oui, il m'a bel et bien promis un pantalon et des chaussures. Il l'a juré. Mon père ne viole jamais son serment - c'est, à mes yeux, sa plus belle - et peut-être sa seule - vertu. Même si, à vrai dire, il n'a pas juré pour les chaussures.
Ce qui compte le plus, c'est qu'il arrive aujourd'hui. Sinon, demain n'aura rien d'une fête pour moi. Depuis deux jours, chacun parle des vêtements neuf et des cadeaux que son père lui a apportés pour la fête, sauf moi. Tout le monde, y compris Khairu, s'enorgueillit de pantalons neufs, de chaussures en cuir, de cartables, de cahiers et de stylos de couleur. Je sais qu'en en parlant sans cesse, ils cherchent à me provoquer.
Mais je n'entends rien. Je me terre dans le silence et je garde tout en moi, en espérant que mon père rentrera ce soir. Toute la douleur que je ressens maintenant, c'est à cause de lui. Ah, père, pourquoi ne viens-tu pas ? Pourquoi laisses-tu un garçon comme Khairu me regarder de haut et m'insulter, alors qu'en CM1, il n'a toujours pas compris l'addition, la soustraction ou la division? Maudite soit cette époque dans laquelle quelqu'un comme Khairu peut se moquer de moi. Khairu, qui est puni tous les jours pour ses bêtises, ses mains sales et son odeur nauséabonde. Qu'il en soit ainsi. Moque-toi de moi maintenant, Khairu, fier propriétaire du beau cartable. Bientôt, nous retournerons à l'école, et nous verrons alors ton intelligence lorsque la maîtresse te demandera tes devoirs. Plus que quelques jours. Ensuite, tu viendras me demander de l'aide. Comment feras-tu pour résoudre des problèmes d'arithmétique ou rédiger des compositions sans moi ? As-tu oublié que tu n'es même pas capable d'assembler deux mots arabes ? Oui, tu auras besoin de moi, Khairu. Tu viendras me voir, tête basse, en me suppliant, et alors je saurai comment te traiter.
Mais... mais d'abord mon père doit venir aujourd'hui. Il doit venir et m'apporter un pantalon plus fin que celui de Khairu. Les pantalons, c'est déjà bien mais ça ne suffit pas. Tous mes camarades de classe porteront des chaussures en cuir brillant. Mon Dieu. Père ne m'a jamais vraiment promis les chaussures. Tout ce qu'il a dit, c'est que s'il lui restait de l'argent, il les achèterait. C'était toujours sa phrase familière, celle qu'il utilisait avec tous mes frères chaque fois qu'il voulait remettre à plus tard l'achat de quelque chose.
Que vais-je devenir demain s'il n'apporte ni chaussures ni pantalon ? Vais-je vraiment porter un pantalon neuf avec mes chaussures en plastique ridicules? Qu'à cela ne tienne. Il vaudrait peut-être mieux qu'il ne vienne pas du tout. Au moins, j'aurais une excuse pour me défendre devant les autres. Oui, ce serait mieux. Je dirais simplement : Père n'a pas pu venir pour des raisons urgentes, sinon il m'aurait certainement apporté un beau pantalon et des chaussures en cuir noir.
Mais... quelle faute ai-je donc commise? Au diable tout cela! Je ne sais pas comment échapper à une telle vie. Peut-être que si mon père était riche comme celui de Khairu, tout serait différent. Mais comment pourrait-il devenir riche alors qu'il ne sait que présider des séances de ragots et des discussions interminables?
Son travail n"équivaut qu'à quelques jours par an. Il plante quelques dounams de terre, puis passe le reste de l'année à s'occuper de son tabac, de sa fumée et à jouer les moulins à paroles avec ces histoires vides qu'il raconte aux villageois dans notre grande salle afin de meubler les longues nuits d'hiver.
Pour le père de Sheikho, c'est différent: je me souviens bien à quel point il était pauvre il y a encore deux ans. Il est parti à la ville, puis il a commencé à revenir avec de l'argent, des vêtements, des chaussures et des biscuits. Sheikho, son plus jeune fils, a eu droit à trois beaux jouets et écrit avec un stylo à encre depuis la deuxième année d'école primaire. Quant à moi, et j'écris toujours mes devoirs au crayon alors que je suis déjà en CM1, sachant que je ne possède pas de stylo à encre à ce jour. Je n'ai qu'un seul crayon, et lorsqu'il est usé, je dois emprunter des stylos à mes camarades de classe pendant deux ou trois jours, jusqu'à ce qu'on m'en donne un autre. Ah, si seulement j'avais un stylo à encre !
Quoi qu'il en soit, j'ai l'impression que mon père ne fera jamais comme le père de Sheikho et qu'il ne deviendra jamais riche. Il dit ne pas supporter les travaux pénibles. Ma mère lui demande sans cesse d'aller travailler en ville pour gagner plus d'argent et en ramener à la maison, mais il refuse et, le plus souvent, ils se disputent pendant des heures. Parfois, ils en viennent même aux mains.
Maudits soient les coups. Maudite soit la bagarre. Si seulement nous vivions à la ville... Ah, la ville!
Ils parlent souvent de la ville et de tout ce qu'on y trouve. Ils disent qu'il y a beaucoup de gens, beaucoup d'enfants, des marchés, des magasins pour tout ce qu'on peut imaginer - même des magasins qui ne vendent que des chaussures... Ah... et les miennes, de chaussures, où donc sont-elles ?
Un jour, j'ai interrogé ma mère sur les magasins de la ville. "Mon fils, m'a-t-elle répondu, les magasins de la ville ressemblent un peu à celui de tante Badria, mais ils sont plus grands, plus larges, et contiennent plus d'articles." Tante Badria est une femme divorcée - ou plus précisément, une femme que son mari a quittée deux ans plus tôt à la suite d'une dispute entre elle et sa seconde épouse. Cette dernière était célèbre dans tout le village pour son extrême avarice, à tel point qu'elle étendait les feuilles de thé usagées sous le soleil pour les faire sécher, puis les réutilisait.
J'étais encore en train de penser à la ville lorsque j'ai entendu notre chienne Warda aboyer, nous avertissant de l'arrivée de nouveaux venus. Je me suis précipitée dehors et j'ai vu la moto rouge de mon frère Alaa, avec mon père derrière lui, portant les sacs que nous attendions depuis des heures et des jours ! Quelle joie ! Toute la maison s'est soudain animée d'une énergie inédite.
Alors que mon père s'apprêtait à entrer dans la maison, je lui ai serré les mains et les ai embrassées en lui demandant s'il m'avait apporté le pantalon et les chaussures que j'espérais. "Dis, tu me les as bien apportés, père ? Dis-moi, je t'en supplie !" La question revenait sans cesse sur ma langue, et j'attendais anxieusement une réponse, mais mon père ne me prêtait aucune attention. Il n'a même pas regardé dans ma direction. Je ne peux pas décrire le profond chagrin que j'ai ressenti à ce moment-là.
Un flot de pensées éparses a envahi mon esprit. J'ai essayé d'imaginer comment Khairu et Sheikho me feraient face demain dans leurs pantalons neufs et leurs chaussures en cuir luisant, alors que moi je porterais mon vieux pantalon rapiécé et mes chaussures en plastique usées. Comment allais-je les regarder en face ? Ah, Sheikho...! Tu as l'intention de te moquer de moi, toi le cancre de notre classe ? Très bien, Sheikho... demain, je te montrerai comment ça se passe quand on on se moque des meilleurs élèves de la classe en se pavanant dans des vêtements neufs! Demain, je te montrerai... je te détruirai, je déchirerai tes nouveaux vêtements, je cracherai sur toi et sur tes chaussures! Demain, tu verras tout... maudit sois-tu, espèce d'ordure !
Tout cela tourbillonnait dans mon petit esprit, et des vagues d'émotion intense me submergeaient comme les flots déchaînés d'une mer houleuse. Et mon père, lui, ne prêtait toujours aucune attention à ce qui me tourmentait. Il était occupé à répondre aux questions des adultes qui lui posaient des questions sur la ville, à propos de tout et de rien. Cesmoments étaient durs à vivre pour moi.
Plus tard, j'ai couru rejoindre ma mère, qui était allée dans une autre pièce pour fouiller dans les sacs et voir ce que mon père avait rapporté de la ville. Ma curiosité me poussait à toucher les sacs avant qu'elle ne les ouvre, juste pour deviner ce qu'il y avait dedans.
Ma mère a ouvert les sacs... Il y avait beaucoup de choses : une robe pour ma mère, une autre pour ma sœur unique Zozan... une chemise pour Nasri, et une veste pour Saif... et puis... mon pantalon ! Mon Dieu, qu'il était beau ! Va au diable, espèce de jaloux de Sheikho ! Il était vraiment beau. Mais maman, où diable sont les chaussures?
Ma mère a ignoré ma question. Comme je la réitéraisobstinément, elle a fini par répondre, visiblement agacée par mon insistance au sujet des chaussures : "Mais qu'est-ce que tu vas faire avec des chaussures, fils ? Tu as déjà des chaussures, et ce nouveau pantalon est suffisant pour l'Aïd. N'oublie pas que nous sommes pauvres, mon fils !"
Ah, maudite pauvreté ! Qu'est-ce que j'ai à voir avec la pauvreté, moi, c'est vous qui êtes pauvres ! Je ne veux que des chaussures ! Juste des chaussures, mère!
Mais aucune réponse n'est venue. Et à quoi servirait une réponse de toute façon, alors que la ville est loin et que demain c'est l'Aïd?
Comme ma tristesse était profonde à ce moment-là; ma joie pour le pantalon n'avait duré que quelques secondes. Ah,moments de joie, comme vous êtes éphémères! Et vous autres, moments de tristesse, comme vous pouvez durer longtemps ! Des larmes chaudes me coulaient doucement des yeux alors que j'étais assis, dans un coin de la maison, soupirant profondément, sans que personne dans la maison ne viennent s'en inquiéter. Tout le monde était occupé - mon père, ma mère, mes frères et sœurs... tout le monde s'en fichait. C'était comme si tout le monde s'était habitué à mon état.
"Ce n'est qu'un enfant, et pour des enfants, c'est naturel de pleurer et d'être contrarié. D'ici peu il va se calmer et retrouver son état normal", disaient-ils toujours à mon sujet.
Hier, j'ai eu une altercation avec eux au sujet des cahiers d'écolier. Deux jours auparavant, je m'étais disputé avec eux à propos d'un cartable que je n'avais toujours pas reçu, alors que mon père m'avait promis un jour que si je passais en troisième année avec de bonnes notes, il m'achèterait un beau cartable de qualité.
Mais il n'avait pas tenu sa promesse, et maintenant j'étais en CM1. A présent il affirme que dès qu'aussitôt que je finirai le CM1, il m'achètera ledit cartable. Et peut-être que demain, ce sera : "Quand tu auras fini le CM2..."
Je n'ai plus du tout confiance en lui. Chaque année, il me promet des choses, beaucoup de choses, si je suis premier de ma classe, mais il ne tient jamais ses promesses. Moi pourtant, je n'ai jamais renié une promesse que j'aurais faite. Il reporte toujours ses promesses d'une année à l'autre, et je cours après elles comme on court après un mirage.
Il n'y a pas que mon père. Je ne fais plus confiance à personne dans la maison. J'ai aussi perdu l'envie d'étudier, alors que j'aimais beaucoup cela autrefois. C'était ma seule chance de renforcer mes connaissances et de m'afffirmer devant tout le monde.
D'ailleur, il y a encore quelques jours, l'instituteurétait venu à la maison. Je me souvenais de la façon dont il a avait parlé à mon père de mon excellence à l'école, faisant mon éloge devant les villageois. Il avait passé doucement sa main au-dessus de ma tête, et l'avait rappelé à ses devoirs, l'exhortant à bien s'occuper de moi : "Prenez bien soin de lui, car je lui prédis un brillant avenir..." Je ne comprenais pas tout de ce que disait le professeur, mais je me sentais réconforté par ses paroles. J'avais poussé un soupir de soulagement, je pourrais garder la tête haute devant tous les élèves et connaissances. Je peux dire que la seule raison qui m'a poussé à poursuivre mes études avec autant de sérieux, c'est ce moment en présence de mon professeur - un moment que je n'ai jamais oublié et que je n'oublierai jamais pour le restant de ma vie.
L'aube n'était pas loin, signalant l'ouverture de ce jour de fête. Lorsque le soleil a commencé à se lever, tout le monde a dû se préparer pour l'Aïd. C'était le jour que nous avions attendu toute une année, le jour où nous devions célébrer ensemble et mettre de côté toutes nos disputes et nos préoccupations.
Tout le monde attendait l'Aïd avec une joie indescriptible. L'Aïd était le seul jour de bonheur dans notre dure vie de villageois. C'était le seul jour qui avait une véritable signification dans la vie du village - et dans nos vies d'enfants aussi.
Mais je n'étais pas bien, et ne me sentais pas heureux. Je n'ai ressenti aucune joie ce jour-là, aucun bonheur digne de ce nom. J'étais triste, j'évitais tout le monde, je me réfugiais dans un coin pour ne pas croiser les autres enfants. Je préférais m'asseoir parmi les adultes, au moins eux ne parlaient pas de vêtements, de chaussures neuves ou d'autres choses de ce genre. Au contraire, tous leurs propos avaient trait à l'agriculture, aux moutons et à d'autres choses insignifiantes, et ils se sont complu dans ces conversations toutes la journée.
Le soir venu, tout le monde a diit que l'Aïd était passé rapidement. Pourtant, pour moi, cette journée de fête avait été la plus longue de ma vie. Parfois, j'avais même souhaité qu'il n'y ait pas d'Aïd du tout, parce que cela aurait été mieux pour moi.
L'Aïd n'est pas fait pour les gens comme moi qui ne peuvent pas porter de chaussures neuves, mais pour ceux qui portent des vêtements neufs et des chaussures en cuir luisant, pour ceux qui ont des cartables, de beaux cahiers et des stylos à plume. L'Aïd est pour les gens comme Khairu et Sheikho.
Malgré tout, j'étais certain qu'un jour viendrait où je serais plus heureux que lors de n'importe quel Aïd que j'avais jamais connu. Mais d'ici là, j'aurais laissé l'enfance loin derrière moi...
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