L'homme aux bouteilles

Navigation

L'homme aux bouteilles

Une histoire sino-canadienne
Su Chang
Bildunterschrift
Su Chang

C'est l'été dans l'hémisphère nord et l'hiver dans l'hémisphère sud. Une raison suffisante pour fusionner l'été et l'hiver sur Literatur.Review en août en publiant des récits inédits ou jamais traduits provenant du nord et du sud de notre planète.

Su Chang est une écrivaine sino-canadienne née à Shanghai, auteure d'un premier roman, The Immortal Woman (House of Anansi, 2025), qui figure parmi les meilleurs romans de fiction de 2025 selon la CBC; il a été finaliste du Toronto Book Award et du Foreword INDIES, présélectionné pour le Prix international William Saroyan de littérature et lauréat de l’Independent Publisher Book Award 2025, entre autres distinctions et récompenses. La CBC a désigné Su Chang « autrice à suivre » en 2025. Ses nouvelles ont remporté des prix ou été présélectionnées pour le Prix de fiction de Montréal, le concours de fiction SASFest, le concours de fiction Prairie Fire, le concours national de l’Association des auteurs canadiens et le prix littéraire Disquiet, entre autres.

Depuis mon retour de Toronto cet été, je me surprends souvent à penser à Winston. C’est le voisin de Jiajia. Depuis le balcon de son deuxième étage, je le voyais souvent travailler dans notre ruelle : démontant un vélo battu par les intempéries, rinçant des bouteilles d’alcool dans une bassine en plastique, retournant une radio cassée entre ses mains comme s’il pouvait la persuader de reprendre vie. Lors de ma première visite à Toronto il y a deux ans, il s’était donné beaucoup de mal pour faire ma connaissance, me bloquant pratiquement la sortie de la ruelle. « De quelle région de Chine venez-vous ? » m’avait-il demandé dans un mandarin teinté d’accent shanghaïen. Quand je lui ai dit que j’étais moi aussi de Shanghai, il a souri timidement, comme gêné par son enthousiasme. « Votre gendre est quelqu’un de bien », a-t-il répondu en shanghaïen, une remarque qui semblait sortir de nulle part. « Les Blancs ne s’intéressent généralement pas à nous, mais votre gendre nous dit toujours bonjour. Parfois, il me donne aussi des bouteilles. » Son discours était tendu et saccadé, comme si un courant nerveux parcourait son corps maigre. Puis, sans crier gare, il a interromu notre échange pours se lancer dans le récit de ses malheurs. J'étais surprise, car à Shanghai, les étrangers se parlent rarement, et encore moins pour dévoiler les décombres de leur vie privée. 
        « Les visages asiatiques n’ouvrent pas de portes ici. Je me fiche de ce qu’on dit de cette ville — multiculturalisme et blablabla — ce ne sont que des paroles en l’air. La discrimination ne disparaîtra pas avant mille ans », a-t-il déclaré d’un ton neutre, après m’avoir raconté l'histoire de son fils; celui-ci, après avoir obtenu son diplôme dans une grande école de médecine au Royaume-Uni, n’avait pas réussi à décrocher un emploi au Canada. « Mon fils passe des entretiens — son CV doit être bon. Puis ils voient son visage chinois et — c’est fini. Bien sûr, ils ne disent pas : “On ne veut pas d’Asiatiques.” Ils parlent d’adéquation, de style de communication, d’expérience canadienne, toutes ces conneries habituelles. » Il fronça les sourcils. « J’ai dépensé une fortune pour ses études. Je l’ai poussé à partir à l’étranger. Maintenant, il reste assis sur mon canapé toute la journée, un médecin qui n’a nulle part où aller. » 
        Lorsque j’ai rapporté les plaintes de Winston à Jiajia ce soir-là, elle s’est contentée de hausser les épaules. « Il omet probablement la moitié de l’histoire. Peut-être que son fils a un caractère désagréable. Peut-être qu’il se fige pendant les entretiens. Ça ne m’étonnerait pas, pour quelqu'un ayant grandi avec un père aussi anxieux… » Elle s’interrompit et détourna le regard, à mon sens pour ne pas paraître trop cruelle. Jiajia avait souvent déclaré sa foi dans le multiculturalisme canadien, et moi je n'avais jamais trouvé le moyen de lui dire que cette foi-là, elle la devait peut-être au fait qu’elle n’était plus une immigrante à proprement parler. Elle était venue au Canada pour faire des études supérieures grâce à une bourse, avait épousé un Canadien blanc et, de ce que j'en savais, n’avait aucun ami immigrant chinois qu’elle puisse appeler en cas d’urgence. À part avec moi, elle ne parlait presque jamais chinois. Elle avait tout fait pour s’assimiler à la société blanche, pour effacer les traces de ses origines. Plusieurs fois j'ai failli  lui dire que son point de vue d’immigrante était biaisé, mais je me suis tue ; je savais que ce genre de propos l’irritait. Elle s’était retrouvée seule dans une culture d’adoption, sans personne pour la défendre. Elle devait détester être considérée comme une étrangère. Je ne pouvais pas lui en vouloir d’avoir abandonné ce qu’elle devait abandonner, ni même de mépriser la génération plus âgée d’immigrants. Elle me rappelait les nombreux jeunes que j’avais connus pendant la Révolution culturelle, des enfants nés dans la mauvaise classe sociale — propriétaires terriens, industriels, riches agriculteurs — qui se bousculaient pour être acceptés en dénonçant leurs propres proches.
        Un jour, alors que nous marchions dans le parc Trinity Bellwoods, Jiajia m'a tiré par la manche. « Baba, regarde. » Quelques Chinois âgés, hommes et femmes condondus, arpentaient l’herbe avec des sacs en plastique ou se postant à côté des couvertures de pique-nique pour demander des canettes, s’approchant parfois un peu trop près des mains qui les tenaient. « C’est humiliant », a-t-elle dit. « Tu vois le contraste ? Eux, en marge, et tous les autres qui boivent, rient, complètement à l’aise. » Ce qu’elle n’a pas dit, et ce que j’ai clairement entendu, c’était : Comment pourrais-je jamais être l’une d’entre eux ? 
        Winston faisait partie du groupe qui rebutait ma fille. Il avait transformé son jardin en chantier de démontage : des dizaines de vélos usagés enchaînés à la clôture écaillée, des caisses de lait empilées sous une bâche bleue, des sacs contenant des bouteilles, plaqués contre le mur et constellés de taches de bière séchée. Le week-end, il enfilait un gros casque audio noir et chantait de vieilles chansons chinoises tout en démontant méthodiquement un vélo après l’autre. J'étais agréablement surprise par sa voix souple et grave, avec une petite douleur emprisonnée dans sa douceur. En semaine, il se consacrait dès l'aube à son activité de récupération de bouteilles, remplissant la ruelle du cliquetis et du grattement du verre. À huit heures, il filait sur son vélo avec une demi-douzaine de sacs en équilibre précaire sur le guidon. Quand la cargaison était trop lourde, il sortait un caddie, très certainement récupéré sur le parking d’une épicerie. Certains soirs, il faisait une deuxième tournée de bouteilles. 
        Un jour, peu après notre rencontre, je l’ai croisé alors qu’il se rendait au centre de recyclage. Il a sauté de son vélo et m'a souri timidement. « C’est juste un petit boulot d’appoint. J’ai un emploi à temps plein au Hilton. » Une autre fois, il m’a arrêté pour préciser qu’il ne parcourait pas les parcs à la recherche de bouteilles comme « ces gens-là » ; il s’approvisionnait en gros au Hilton, son lieu de travail. Au début, j’étais étonnée par ces explications spontanées et non sollicitées ; j’avais envie de lui dire que cela ne me regardait pas. Mais je le voyais se redresser et se tenir un peu plus droit après chaque confession, tel le propriétaire digne d’une entreprise de recyclage bien établie. J’ai donc acquiescé, sentant une douleur sourde s’insinuer dans mon cœur.
        Il avait été ingénieur en mécanique à Shanghai, m’a-t-il dit. Après les événements du 4 juin, il avait convaincu sa femme d’émigrer à Hong Kong, puis, deux ans plus tard, à Toronto, lorsqu’une relation familiale leur avait facilité une ouverture. J’aimais imaginer qu’il avait autrefois été un jeune militant pro-démocratie, enflammé par des notions romantiques d’une terre de liberté. Peut-être avait-il été une étoile montante dans son usine, impressionnant ses collègues par son expertise technique et sa voix suave de chanteur. J’ai cherché sur son visage une trace de ce jeune homme, mais ses yeux jaunis et ternes me fixaient à travers d’épaisses lunettes; l'épreuve fastidieuse de la survie lui avait fait perdre tout son éclat. Il avait déjà une trentaine d’années lorsqu’il était arrivé au Canada. Avec à peine une douzaine de mots d’un anglais rudimentaire, il n’avait aucune chance de reprendre son métier d’ingénieur. Il a donc fait ce que la plupart des i  "IFB " ("immigrants fraîchement débarqués") devaient faire,  acceptant tous les petits boulots qu’il pouvait trouver. « Un chef au Hilton est très respecté ! Il m’a fallu dix ans à trimer à Chinatown pour gagner suffisamment de crédit pour décrocher un poste à l’hôtel. Les Laowai ("étrangers") adorent nos plats ! On a de la chance de venir d’un pays où la cuisine est délicieuse. », avait-il gloussé. 
        « Ça devait bien payer, dis-je. Tu as acheté une maison. Tu as donné une bonne éducation à ton fils. » Puis je me suis souvenu de ce que Jiajia m’avait raconté : pendant des années, les trois personnes que comptait la famille de Winston s’était toutes entassées dans la chambre à l’étage, afin qu’il puisse louer contre revenu la pièce du rez-de-chaussée. Cette situation a duré jusqu’à ce que les voisins l’apprennent — par l’intermédiaire de la police locale.
        « À un moment, il a loué à un type qui s'est révélé atteint de troubles mentaux », avait dit Jiajia, incrédule. « Quand l’homme n’a pas pu payer, il y a eu une horrible bagarre. Winston l’a mis à la porte, avec tout le bric-à-brac qu’il avait amassé. L’homme a refusé de partir et s’est construit un abri dans la ruelle. Il y a vécu pendant des semaines, jusqu’à ce que la police vienne. Ils nous ont dit de surveiller Winston et de le dénoncer s’il hébergeait à nouveau des personnes louches. »
        « Pourquoi risquerait-il ainsi la sécurité de sa propre famille ? », avais-je demandé.
        « Qui sait? » a répliqué Jiajia en haussant les épaules. « Peut-être que son logement était trop délabré pour des locataires normaux. Peut-être que son anglais limité l’empêchait d’avoir de meilleures options. On ne peut pas faire la fine bouche quand on est dans le besoin. » Elle est sortie sur le balcon et a posé les deux mains sur la balustrade. Sous nos pieds s’étendait l’étroite tranchée d’asphalte fissuré, les poubelles vertes et l’odeur aigre de la bière éventée. Elle a baissé la voix, bien que personne ne fût assez près pour nous entendre. « Ou peut-être est-ce son sentiment d’insécurité. Les gens qui ont connu la pénurie ne s’en remettent jamais vraiment. Ils continuent à chercher des occasions de récupérer un petit quelque chose de plus. Ils appellent ça être prévoyant, mais en réalité, c’est de la panique, le sentiment qu’une vie décente peut s’évanouir le temps qu’on se lace les chaussures. » Elle a regardé droit devant elle, et une ombre de tristesse est passée sur son visage. Je savais que ma fille ne parlait pas seulement de Winston. Je m’interrogeais sur son propre parcours d’immigration, qu'elle avait accomplie seulee sur la façon dont elle s’était débarrassée de son ancienne peau pour aboutir à cette figure de locale à l'apparence détendue qu'elle incarnait aujourd’hui. Elle refusait de parler de ces premières années, et c’était là le plus près qu’elle ait jamais été d’admettre une blessure.

Lors de ma dernière visite au Canada, j’ai aperçu Winston alors que je me promenais sur Queen Street West, par un matin frais de début d’été . Jiajia m’avait raconté comment ce quartier autrefois malfamé s’était transformé en l’un des plus branchés du pays, figurant même sur la liste établie par Vogue des quartiers les plus cool du monde . Les vieilles maisons mitoyennes en briques avaient laissé place à des boutiques, des salons de coiffure, des salons de tatouage, des papeteries, des bars et des cafés aux menus écrits à la craie sur des ardoises. Des fresques s’étalaient sur les murs des ruelles : des visages bleus aux yeux énormes, des oiseaux jaillissant de la chevelure d’une femme, des lettres gonflées en formes impossibles. La rue avait l’éclat d’un décor de cinéma. De jeunes femmes à la mode, en bottes noires et fard à paupières foncé, passaient nonchalamment, un café au lait à la main, sortant peut-être tout juste d’une nuit de fête. C'est de cette jungle de plaisirs pour les yeux qu'a surgi Winston, poussant un caddie bourré de bouteilles.
        De loin, il avait l’air presque comique, la tête penchée, sa silhouette frêle titubant derrière un chariot si large qu’il occupait tout le trottoir. Dès qu’il m’a aperçu, il a pressé le pas. De près, j'ai vu qu’il avait nettement vieilli en deux ans. Des cheveux gris s’étaient répandus dans sa chevelure ; des poches sombres pendaient sous ses yeux. Une traînée de mucus brillait sous son nez ; la barbe naissante sur son menton était devenue argentée ; le col de sa chemise s’était ramolli en un pli grisâtre. Dans cette rue désoramis à la mode, il avait paru impossible, l’espace d’un instant, de le distinguer des hommes qui dormaient dans les entrées d’immeubles.
        « Ne me plains pas », a-t-il déclaré timidement, comme s’il lisait dans mes pensées. « Je sais à quoi je ressemble. Vous, les gens du continent, vous venez rendre visite à vos fils et filles et vous vous habillez bien, pour montrer que vous avez réussi. Les gens comme moi s’habillent sobrement pour la raison inverse. » 
        Voyant ma confusion, il s’est approché et a baissé la voix. « Fais attention. Il y a des mafias ici. S’ils savent que tu es riche, ils vont pas te laisser tranquille. » Il s’est écaréa et m’a observé avec une satisfaction non dissimulée, tandis que la perplexité se lisait sur mon visage. Puis il s’est penché à nouveau vers moi. « Garde ça pour toi, mais  je possède tout un immeuble dans le quartier ouest. Dix-huit appartements rénovés. Toutes sortes de gens viennent chercher un logement, surtout des Blancs. Tu ne le croirais pas. Certains s’habillent comme des rois et des reines, mais n’ont que quelques centaines de dollars en banque. Nous, les Chinois, on a l’air pauvres, mais c’est nous qui tenons les cordons de la bourse. Reste ici assez longtemps et tu comprendras. »
        Là-dessus, il a recommencé à pousser le chariot devant lui. Après quelques mètres, il s'est retourné, comme pour m’offrir une dernière preuve. «Chaque fois que je viens percevoir le loyer, je vois une telle compassion dans leurs yeux qu’ils paient tout de suite ! » Il a laissé échapper un petit rire nerveux, a fait un signe de la main et a poursuivi son chemin d’un pas plus léger.
        Ses propos m'avaient marqué, j’en ai parlé à Jiajia dès mon retour à la maison. Comme d’habitude, elle a immédiatement rapporté l’histoire à mon gendre, Alex. Elle lui a tout raconté, exactement comme  elle me racontait tout quand elle était petite. « Je n’en reviens pas », a dit Jiajia d’un ton sur la défensive. Était-elle jalouse de Winston, cet immigrant opprimé qu’elle et Alex avaient discrètement relégué à un rang inférieur ? Ou jalouse de moi, pour avoir tiré, sans effort, une histoire aussi croustillante de cet homme qui avait vécu à côté d’eux pendant cinq ans ?
        Alex a écarquillé ses beaux yeux bleus et a lâché une exclamation. Je ne comprenais pas grand-chose à l’anglais, mais cela devait ressembler à « Qui aurait pu deviner ça ? ! » Jiajia l’a interrogé avec insistance, et j’ai entendu plusieurs fois le mot « mafia ». Alex se contentait à présent de secouer la tête, l’air perdu. 
        « Tu crois qu’il est paranoïaque ? Qu’il s’imagine des choses ? » m'a demandé Jiajia  après s'être tournée, l'air accusateur comme si j’avais été désignée gardienne des secrets de son voisin. 
        Visiblement, elle n'était pas prête à laisser tomber le sujet. Le lendemain elle l'a de nouveau abordé au déjeuner. « Je pense qu’il était juste gêné que tu le voies comme ça. Après tout, c’est lui le Chinois d’outre-mer censé mener une vie de luxe, et toi la Chinoise du continent censée avoir un statut inférieur. Maintenant, tout est sens dessus dessous. Il doit inventer des histoires. Regarde-le. Pourquoi ramasserait-il des bouteilles s’il était un propriétaire aussi riche ? Il y a si peu d’argent dans les bouteilles. » Je lui ai rappelé sa propre analyse perspicace de la psychologie des immigrants lors de ma dernière visite. Elle a froncé les sourcils en regardant son bol. « Je n’y crois tout simplement pas. Il invente tout ça. »
        Au cours de nos conversations suivantes, Winston s’est focalisé sur la mafia. Je ne comprenais pas son intention. Était-ce un avertissement ? Cherchait-il à susciter ma sympathie ? Ou se délectait-il simplement de ces histoires sensationnelles et de la peur qu’elles faisaient naître sur mon visage ? Quelle qu’en soit la raison, il avait rassemblé de nombreuses histoires sordides : le braquage à main armée dans une rue résidentielle tranquille ; le fonctionnaire chinois corrompu qui s’était fait trancher la gorge par un ami ayant découvert ses poches bien remplies ; les guerres de territoire cachées à la vue de tous dans le vieux quartier chinois. Je l'écoutais toujours avec attention et j'attendais secrètement avec impatience nos rencontres fortuites. À la maison, Jiajia et Alex avaient tant de choses à se dire en anglais, une langue que je ne comprenais pas. Jiajia prenait rarement la peine de traduire. La plupart du temps, j’étais assise à table, regardant le couple enthousiaste échanger blagues et nouvelles, tandis que mes pensées dérivaient comme un bateau solitaire détaché du rivage. 
        Peut-être étions-nous destinés, Winston et moi, à devenir amis. En quelques semaines à peine, j’ai découvert sa famille élargie et son histoire qui remontait à la fin du XIXe siècle, les nombreux emplois qu’il avait occupés au Canada, et l'impasse dans laquelle se retrouvait son fils. À 28 ans, celui-ci était devenu à la fois le pilier de la vie de Winston et le boulet attaché à sa cheville. Depuis cette première conversation deux ans plus tôt, lorsque Winston m’avait fait part de ce qu’il considérait comme un traitement raciste envers son fils, rien ne s’était amélioré. Vivant sous le même toit, le père et le fils avaient commencé à s’entrechoquer comme deux bols en métal dans un évier.
        « Il me déteste, il me tient pour responsable de son malheur. » m'a confié Winston un soir, l’air contrarié, devant nos jardins. Il n’arrêtait pas de frotter un pouce contre l’autre, comme s’il essayait d’enlever une tache. « C’était mon idée de l’envoyer étudier la médecine. J’ai payé les frais, je me suis occupé de tous les préparatifs logistiques. Et maintenant, rien. » Winston a poussé un soupir par le nez. « J’ai essayé de lui donner quelque chose à faire. Gérer mes logements locatifs, en sachant que je le paierais. Tout ce qu'il aurait à faire, cre serait  venir une fois par mois encaisser les loyers et vérifier qu'il n'y avait rien de cassé. Dis-moi, y a-t-il seulement un travail plus facile ? Bien sûr que non. Eh bien lui a affirmé que c’est embarrassant. Indigne de lui. » La bouche de Winston s'est crispé. « Ce bon à rien va me tuer avant qu’un gangster ne le fasse ! » 
        J’ai entendu un sifflement derrière mon dos. Quand je me suis retournée, une silhouette sombre se tenait derrière la porte-moustiquaire. Le visage crispé d’un jeune homme flottait derrière le grillage, la bouche tordue comme s’il avait avalé quelque chose d’amer. Il nous a grogné dessus. Winston m’a lancé un regard d’excuse et s’est précipité à l’intérieur. Derrière la porte fermée, on a entendu le bruit de verre brisé.

Les semaines ont passé. L’été touchait à sa fin, et je n’avais pas revu Winston, pas même dans son jardin. Plus de démontage de vélos, plus de courses pour récupérer des bouteilles, plus de vieilles chansons psalmodiées d'une voix tremblante me parvenant de l'autre côté de la clôture. Je commençais à m’inquiéter. Je me tenais dans notre jardin et tendais le cou, essayant de jeter un coup d’œil par-delà son portail. La veille de mon retour à Shanghai, je ne supportais pas l’idée de partir sans lui dire au revoir. Je me suis rendue à sa porte d’entrée et j'ai frappé timidement. Au bout d’un moment, le plancher a craqué et j'ai entendu des pas se rapprocher de l’autre côté. À ma grande surprise, c’est Winston lui-même qui a ouvert la porte. Il m’a regardé, d’abord perplexe ; puis son visage s'est éclairé d'un sourire. « Mon cher ami ! » s’est-il exclamé: « Quel plaisir de te voir ! » Son ancienne énergie pleine de tension crépitait à nouveau, même si elle semblait désormais s'appuyer sur une motivation quelque peu fragile.
        « Il t’est arrivé quelque chose ? » lui ai-je demandé.
        « Je suis allé au CAMH », a-t-il dit après une hésitation, avant de balayer rapidement cette remarque d’un geste de la main. « Ce n’est pas grave. Tiao yang, tiao yang ». Il avait utilisé l’expression chinoise désignant une convalescence informelle, au lieu de zhi liao, qui désigne un traitement formel. « Tu vois, je suis complètement rétabli, a-t-il poursuivi, ma femme m’a obligé à me reposer une semaine après ma sortie, et aujourd’hui, c’est le dernier jour. Demain, je retourne au travail ! » 

Il se dandinait comme un boxeur impatient de remonter sur le ring. Je lui ai dit que je partais le lendemain matin et lui ai demandé s’il voulait bien faire une dernière promenade avec moi dans le parc.
        Nous avons marché vers le soleil couchant. Des groupes de jeunes étaient assis sur l’herbe, occupant la majeure partie du parc. Leurs couvertures étaient jonchées de canettes, de sacs en papier, de petits chiens et de pieds nus pâles. Quelques vieux Chinois et Chinoises vêtus de vestes défraîchies s’attardaient près des fêtards, attendant le moment idéal pour fondre sur eux. « As-tu déjà pensé à retourner en Chine ? » ai-je demandé, avant de le regretter aussitôt. C’était trop tard. Winston m’a jeté un regard blessé, un regard qui disait : Je ne suis pas le raté que tu crois. Puis il a baissé les yeux vers le chemin. « Mon fils a grandi ici. La Chine lui serait étrangère. Je ne peux pas le laisser seul ici. » Le soleil avait disparu. Sous les réverbères, ses lunettes ont brièvement refléché une lueur blanche, et je n’ai pas pu dire si ses yeux étaient humides.
        Je n’ai jamais parlé à Jiajia du séjour de Winston au CAMH qu'elle considérait comme un asile d’aliénés. Elle n'aurait pas manqué de me sortir son refrain: « Je te l’avais dit, Winston était fou ». Winston avait fini par représenter pour moi quelque chose que je ne savais pas vraiment nommer, et une telle réplique me serait apparue comme une intrusion insupportable. 
        Le lendemain matin, alors que j’enregistrais mes bagages, la voix de Winston flottait à travers la fenêtre ouverte. Il chantait l’une de ces vieilles ballades que tout le monde de notre génération connaissait, une chanson sur la lune au-dessus de la patrie, la frontière, et les gens qui regardaient la même lumière depuis les coins les plus reculés du monde. Je pensais à son fils endormi quelque part derrière la porte-moustiquaire, à Winston retournant au travail, aux bouteilles et aux vélos, à toutes ces petites guerres par lesquelles un homme se convainc qu’on a encore besoin de lui. En bas, ma fille m’appelait. Le taxi était arrivé. Je fermai ma valise et restai encore un instant dans cette chambre d’emprunt, laissant Winston chanter pour moi dans une langue dont plus personne dans cette maison n’avait vraiment besoin.

+++

Autres ouvrages de Su Chang :
La mémoire comme résistance
Entre amnésie politique et expérience de la diaspora, Su Chang montre dans "The Immortal Woman", son premier roman très convaincant, comment la violence se perpétue dans les corps et les parcours de vie. Même là où la liberté est promise


Ce texte vous a plu ? Alors soutenez notre travail de manière ponctuelle, mensuelle ou annuelle via l’un de nos abonnements !
Vous ne voulez plus manquer aucun texte sur Literatur.Review ? Alors inscrivez-vous ici !