Les destins des Autochtones à Montréal

Les destins des Autochtones à Montréal

Dans " Tiohtiá:ke – Montréal", Michel Jean raconte le parcours semé d'embûches d'un sans-abri marginalisé qui tente de réintégrer la société, et souligne à quel point les personnes qui font preuve d'une confiance inconditionnelle jouent un rôle déterminan
Foto Michel Jean
Bildunterschrift
Michel Jean
Buchcover Tiohtáke francais

Michel Jean | Tiohtiá:ke – Montreal | Seuil | 224 pages | 20 EUR

Toutes les grandes villes sont confrontées au phénomène des sans-abri. Les chiffres officiels varient, car de nombreuses personnes vivant dans la rue n’apparaissent dans aucune statistique. A Munich, environ 11.000 personnes sont actuellement recensées comme sans domicile fixe ; à Montréal, au Québec, selon des estimations datant de 2025, on compte environ 5.000 personnes visiblement sans domicile fixe, parmi lesquelles le groupe des Inuits autochtones est particulièrement touché. Michel Jean, auteur, journaliste et présentateur d’actualités canadien, s’est donné pour mission depuis quelques années de rendre accessibles sous forme de romans les parcours et les destins autochtones à un public intéressé (par exemple à la Literaturhaus de Munich). Pour son best-seller Kukum, il a reçu en 2020 le Prix littéraire France-Québec. Il y raconte la vie de son arrière-grand-mère qui, bien que blanche, a choisi de vivre au bord d’un lac au Québec auprès des Innus, qui se désignent eux-mêmes comme la " Première Nation des Pekuakamiulnuatsh".

Son roman Ninan : Tiohtiá:ke, Montréal (" Ninan" et "Tiohtiá:ke" sont des noms autochtones désignant la région de l’actuelle Montréal) se déroule dans la plus grande ville de la province canadienne du Québec, où Elie, un Innu, doit se construire une nouvelle vie dans cette métropole qui lui est étrangère après avoir passé dix ans en prison, puisqu’il a été banni de sa réserve pour avoir prétendument tué son père. Complètement sans le sou, il arrive en bus en ville. Où va-t-il dormir ? Où manger ? Comment se procurer de l'argent ? 

Jean raconte cette histoire sans fioritures, dans des chapitres très courts et faciles à lire, ce qui donne parfois davantage l'impression d'un récit factuel que d'une histoire. Le narrateur omniscient reste la plupart du temps proche du vécu d'Elie, avec de temps à autre de brèves rétrospectives sur son enfance et son adolescence dans son village natal, Nutashkuan. Mais l’auteur aborde également d’autres parcours de vie ; on fait la connaissance des amis et compagnons d’infortune d’Elie, ainsi que de leurs différentes situations, qui ont choisi Cabot Square comme lieu de rencontre. Citons par exemple les sœurs jumelles plus âgées Mary et Tracy, Jimmy le Nakota aux cheveux blancs (déjà apparu comme personnage dans le roman Maikan, 2023), qui distribue des repas chauds aux plus démunis, ou encore le Cree taciturne Geronimo, qui deviendra bientôt son meilleur ami. De brefs dialogues illustrent de manière scénique la communication souvent plutôt laconique de ces exilés autochtones.

Elie a besoin des encouragements et des impulsions décisifs que lui apportent d’autres personnes pour finir par trouver une issue à l’itinérance et à la pauvreté, à cette vie impitoyable et dangereuse dans la rue. La redécouverte de son lien avec la nature et ses tentatives pour surmonter ses expériences de violence constituent des aspects centraux de son parcours. Le roman aborde ici un thème qui peut sembler stéréotypé (ou romanesque ?) aux yeux du lecteur ou de la lectrice européen(ne) : le fait qu’une personne d’origine autochtone, même si elle vit en ville, doive retrouver le contact avec sa terre d’origine, et l’on pense ici avant tout à la nature et aux paysages de son enfance, ainsi qu’à la pêche et à la chasse, pour trouver la paix intérieure. C’est en tout cas ainsi que l’histoire est racontée ici. L’auteur s’exprime personnellement sur ce sujet dans une interview : "Je fais partie des Innus qui vivent en ville, mais qui éprouvent néanmoins une nostalgie pour ce qu’on nous a enlevé. J’aurais aimé vivre moi-même nos traditions culturelles, j’aurais aimé apprendre notre langue. Mais cela m’a été enlevé. Ecrire, c’est pour moi un moyen de me rapprocher à nouveau de tout cela."

Mais ce sont bien sûr avant tout les expériences d'une amitié sincère et d'un amour inconditionnel qui apportent de la stabilité à la nouvelle vie d'Elie et lui permettent de sortir de sa situation précaire pour finalement devenir universitaire.

Par moments, la description des personnages dans le roman semble un peu simpliste, comme si Michel Jean avait craint que son propos didactique n'en pâtisse s'il avait dépeint le protagoniste et sa relation amoureuse de manière un peu plus nuancée, en leur attribuant notamment des faiblesses de caractère ou en les confrontant à des crises plus graves. Mais il est bien sûr tout à fait compréhensible que l’auteur canadien, face à toute cette couverture médiatique négative et, au mieux, compatissante, concernant les sans-abri autochtones, choisisse ici un exemple positif (avec une fin heureuse) pour son roman, afin de montrer de l’espoir et de la lumière, et de redonner du courage.

En tout cas, ce roman offre un aperçu saisissant et émouvant d’univers et de modes de vie qui sont généralement peu mis en avant par les médias et qui permettent de porter un regard nouveau et empathique sur la vie dans la rue.


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