Le maître de l'eau
Khaled Osman est traducteur littéraire (de l’arabe vers le français) et romancier. Né en Égypte, il a fait ses études en France. Il a traduit de nombreuses œuvres d’auteurs arabes de renom originaires de pays tels que l’Égypte, la Palestine, l’Irak, la Syrie et le Liban. Son travail de traduction lui a valu plusieurs distinctions, dont le Prix de l’Académie française.
Khaled est également l’auteur de deux romans en français : Le Caire à corps perdu (2011) et La colombe et le moineau (2016), qui ont tous deux récemment fait l’objet d’une réédition.
Ahmed Aboukhnegar est un auteur égyptien né en 1967 dans un petit village près d'Assouan au sud de l'Égypte.
Son univers romanesque est tout entier marqué par le désert environnant, les personnages parfois mythiques qui habitent ces contrées et les valeurs populaires dont ils sont porteurs. Son oeuvre se compose d'une quinzaine de publications, nouvelles, pièces de théâtre, romans et essais.
Cet ancrage dans le désert est visible jusque dans son apparence. En le voyant arriver dans un café du Caire pour un entretien, réalisé en 2008, la reporter de « Libération » Claude Guibal est frappée par son allure : « Dans l'encadrement de la porte du café, une ombre souriante s'immobilise, traverse la fumée parfumée des narguilés, et s'assied aux côtés du romancier. Avec sa longue silhouette d'arbre brûlé, Ahmed Aboukhnegar porte sur lui toute l'histoire de son peuple. Né près d'Assouan, il a gardé la démarche gracile et silencieuse des nomades Ababdas. Une tribu presque oubliée, méconnue du reste de l'Egypte, et pourtant maîtresse, depuis la nuit des temps, des pistes désertiques entre la vallée du Nil et les bords de la mer Rouge. »
Lorsque dans ce même entretien, elle s'enquiert de ses admirations littéraires, il explique de sa voix douce avoir, adolescent, découvert tous les auteurs classiques de la littérature universelle sur les étagères de la bibliothèque municipale et dévoré Tchekhov, «un maître absolu, au centre de tout». Ce n'est que par la suite qu'il a appris, à sa grande surprise, qu'il existait une littérature arabe contemporaine, une littérature émanant de son propre pays !
En cette même année 2008, les lecteurs français avaient eu l'occasion de le découvrir lorsque le Centre national du livre avait invité 20 écrivains du monde entier pour une série de manifestations destinées à célébrer le vingtième anniversaire de la série « Les Belles Étrangères », dédiée à la traduction des grandes œuvres de la littérature mondiale.
Il se trouve que parmi ces 20 écrivains invités figurait le grand auteur égyptien Gamal Ghitany, écrivain chevronné et déjà connu des lecteurs français qui avaient pu découvrir son chef-d'œuvre Le livre des illuminations, paru en traduction française (et première traduction mondiale) trois ans plus tôt.
Il appartenait à chaque auteur confirmé de présenter un compatriote plus jeune. En parrainant Aboukhnegar, Ghitany a assurément choisi un auteur qu'il affectionnait et originaire comme lui de Haute-Égypte.
Mais ces affinités, auxquelles s'ajoute le fait qu'ils partagent un humour assez caustique et l'injection dans leurs romans d'une dose de fantastique, n’empêchent pas que les deux auteurs sont on ne peut plus différents.
Tout d'abord, Ghitany est résolument un écrivain de la ville et s'est fait une spécialité des déambulations à travers les ruelles du Caire, dans la foulée de ses chroniqueurs les plus fameux, comme Ibn Iyas ou Maqrizi.
À l'inverse, Aboukhnegar, qui gagne sa vie en enseignant les mathématiques mais passe ses nuits à méditer dans le silence et à noircir des pages d'écriture, a choisi de rester dans sa région natale d'Assouan.
Lorsque, lors d'une rencontre croisée à la Bibliothèque publique d'information à Paris, Josyane Savigneau (ancienne responsable du supplément littéraire au journal « Le Monde ») les interroge tous deux sur leur rapport à la ville du Caire, leurs réponsent détonent : là où Ghitany exprime un amour immodéré pour Le Caire, Aboukhnegar explique n'avoir jamais pu s'y installer et ne s'y rendre qu’en cas d'absolue nécessité, car la cohue de la capitale le terrifie.
Plus significativement encore, Ghitany était un analyste pointu des rapports sociétaux et politiques en milieu urbain, quand Aboukhnegar est l'écrivain du désert et de ses mystérieux sortilèges. Ses livres comportent une forte dose de réalisme magique qui fait penser par endroits au Gabriel Garcia Marquez de Cent ans de solitude.
Gamal Ghitany ne s'y est pas trompé, habitué qu'il était à découvrir de jeunes talents par le biais de la revue Akhbar al-Adab (« Les nouvelles littéraires ») qu'il a fondée et qui a fait connaître bien des auteurs originaires de tout le monde arabe.
Actes SudAhmad Aboukhnegar | Le Ravin du chamelier | Actes Sud | 208 pages | 22 EUR
La venue d'Aboukhnegar en France avait suscité un très fort intérêt, et le jeune auteur avait été invité à plusieurs manifestations littéraires à Paris, Arles et Bordeaux.
Dans la foulée, la maison Actes Sud avait décidé de publier son roman Le ravin du chamelier pour sa collection Sindbad et m'en avait confié la traduction. Je dois dire que ma découverte du texte (et je ne dis pas ça de chaque écrivain que j’en suis venu à traduire) a été l’une de mes grandes émotions de lecteur.
Car l'homme est capable de grandes envolées chargées de sens, comme lorsqu'il prend prétexte d'une pratique bédouine pour nous parler d’héritage, de responsabilité et de faute.
« Avant le départ, il l’avait expressément chargé de garder le chameau de l’eau. Une mission qui n’était pas épuisante, mais sans doute trop exigeante pour le jeune adolescent qu’il était, une mission qui nécessitait une vigilance de tous les instants, et qui devait mobiliser tous les sens.
Mais cela, le père n’y avait pas prêté attention ; il était seulement mû par la volonté d’obliger ce fils – l’aîné de ses enfants, de surcroît – à assumer des responsabilités. Il voulait ancrer en lui le sentiment d’être partie prenante aux tâches des adultes, afin qu’il apprenne plus tard à les diriger. “Ce gamin n’héritera de moi ni argent ni affaires, se plaisait-il à répéter, seulement un peu de bon sens, une attention aux petites choses, une capacité à voir par-delà les apparences.”
Au moment de donner le signal du départ, il avait fait
venir son fils auprès de lui et, posant sa main sur son
épaule frêle, avait déclaré à la cantonade : “‘Abdallah sera le maître de l’eau… Que personne ne se désaltère sans son accord…” Puis il s’était agenouillé, et forçant l’adolescent à le regarder, l’avait sermonné : “Dans le désert, l’eau est synonyme de survie. Tu auras seul la responsabilité de garder le chameau de l’eau.” Puis, s’adoucissant un peu :
“Tu seras le maître de l’eau, le maître de la caravane, quoi.”
Il sait aussi être très drôle comme en témoigne le petit extrait suivant:
« Que de nuits n’avait-il passées adossé à la paroi de la cabane, avec le chamelon baraqué à côté de lui ! Il lui racontait sa lointaine province, lui disant à quel point elle lui manquait, de même que sa mère, ses frères et ses soeurs, et aussi son père qui avait oublié le chemin du ravin. Il lui parlait des jeux de son enfance, des moments de gaieté et d’insouciance. Il se rappelait les récits que lui avait faits sa mère, et dans les moments d’accablement, il en faisait part au chamelon, incluant même les épisodes auquel celui-ci avait assisté.
L’animal manifestait généralement de l’intérêt pour les histoires de son maître; mais il lui arrivait aussi de marquer son opposition en se dressant soudain sur ses antérieurs. Le chamelier se rendait compte alors qu’il avait dépassé les bornes et introduit dans son histoire des événements qui n’avaient pas eu lieu.
Le cas s’était produit lorsqu’il lui avait fait le récit de sa rencontre avec ‘Aïcha: comment elle lui avait parlé près de l’embouchure du canal, comment elle avait saisi sa main et l’avait pressée… “Sa main était toute molle, comme si elle n’avait ni os ni veines. Quand elle l’a posée sur la mienne, qui serrait le licou, j’ai vu que le désir lui sortait par les yeux, et j’ai voulu l’attirer contre moi. En voyant mon regard, elle a su à quel point je voulais la posséder et…”
A ces mots, l’animal s’était redressé d’un bloc – le chamelier, entièrement noyé dans ses rêveries, ne s’en était pas rendu compte tout de suite – et, de sa queue, lui avait expédié au visage une bordée de sable qui lui avait empli les yeux et la bouche, lui arrachant un cri de surprise. »
Le livre a eu un bon succès critique, par exemple la revue « La Cause littéraire » lui a consacré (fait plutôt rare) deux recensions différentes, toutes les deux très élogieuses, et une note de lecture signée Catherine Simon a paru dans le grand quotidien « Le Monde ».
Malheureusement, le livre n’a pas été un grand succès commercial, pour des raisons qu'on ne s'explique pas très bien (nom d'auteur compliqué, couverture un peu tapageuse, autres ?). Quoi qu'il en soit, Actes Sud n'a pas poursuivi la publication de cet auteur, et aucun autre éditeur n'a pris le relais. Le destin des livres est parfois impénétrable, mais ce qui est sûr, c'est que beaucoup sont passés à côté d'un grand moment de lecture.
Ahmad Aboukhnegar est de fait un auteur passionnant, auteur de livres plutôt courts mais denses et parfaitement construits, avec une très belle langue imagée et poétique. Parmi eux se distingue un roman intitulé La tante sœur des hommes, qui doit son titre à un personnage féminin très marquant devant ce surnom au fait qu’elle est née seule fille dans une fratrie comptant sept garçons, caractéristique qui lui vaudra un destin digne des plus grandes tragédies…
Avec Aboukhnegar, on est assuré de partir en expédition pour un monde de sortilèges et de mystères sui procure un dépaysement assuré. On dit souvent que le courant du réalisme magique s'est éteint avec les grands auteurs sud-américains de la fin du vingtième siècle. C'est ignorer que, quelque part aux confins du désert d'Assouan, non loin des plaines de Nubie et des cataractes du Nil, un homme fin et modeste en avait relevé le flambeau : cet homme s'appelle Ahmad Aboukhnegar et la presque totalité de son œuvre reste à traduire…
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