Le martyr
C'est l'été dans les pays du Nord et l'hiver dans ceux du Sud. Une raison suffisante pour que Literatur.Review fusionne l'été et l'hiver au mois d'août et publie des récits inédits ou jamais traduits, provenant tant du Nord que du Sud de notre planète.
Kunal Basu est l'auteur de douze romans et de trois recueils de nouvelles. Ses œuvres ont été traduites dans de nombreuses langues, et sa nouvelle The Japanese Wife a été adaptée au cinéma dans un long métrage primé, réalisé par Aparna Sen. Kunal Basu a fait connaître son travail lors de festivals littéraires internationaux à travers le monde et a bénéficié de bourses littéraires aux États-Unis et en Australie. Né en Inde, il réside aujourd’hui à Oxford, où il enseigne à l’université d’Oxford, il achève actuellement un recueil de nouvelles interconnectées dont l’action se déroule dans le Calcutta contemporain.
Amar Dey était mort depuis longtemps et tombé dans l’oubli depuis près d’un demi-siècle lorsqu’il fut ramené à la vie par le rugissement sinistre d’un bulldozer. La stèle du martyr, sur laquelle figuraient son nom ainsi que ses dates de naissance et de décès, avait vieilli sans grâce au fil des ans jusqu’à ressembler aux tablettes énigmatiques de l’ancienne vallée de l’Indus, ne permettant guère plus que de confirmer son arrivée en 1952 et son décès à l’aube de la jeunesse, à l’âge de vingt ans. Posée sur ce qui n'avait plus d'un trottoir que le nom et adossée au mur tout aussi délabré d’une villa autrefois resplendissante et désormais en ruines, on aurait facilement pu la prendre pour une borne kilométrique, de celles que les géomètres municipaux ont abandonnées depuis longtemps.
Sanatan, le propriétaire du salon de thé, qui avait été le premier à entendre le bulldozer, crut qu’il s’agissait de la suite de son cauchemar où des extraterrestres descendaient de leur vaisseau spatial vrombissant à tout rompre, qu’il avait vu à la télévision en compagnie de son petit-fils précoce. Tandis qu'il mettaitl’eau à bouillir, des fragments de la nuit précédente venaient le hanter comme tous les jours en début de matinée, notamment les cris d’un hibou qui ne manquaient jamais de le remplir d’un sentiment d’appréhension. Une fois qu’il eut identifié cette affreuse machine comme la coupable, il interpella l’homme dans la cabine du conducteur, lui faisant signe d’arrêter ce vacarme tandis que les mâchoires du bulldozer dévoraient le mur de la villa, à proximité de la pierre du martyr. Assourdi par son casque, cet homme maudit lui adressa un signe de la main et un sourire, s’attirant ainsi les pires malédictions.
Haripada Bhaduri, un des premiers clients de Sanatan, confirma la rumeur qui circulait dans le quartier. Les propriétaires de la villa, qui s’étaient livrés une bataille judiciaire de dix ans, avaient finalement accepté de faire la paix à la demande d’un saint homme, et avaient vendu les magnifiques ruines de leur demeure ancestrale à un promoteur immobilier, ouvrant ainsi la voie à l'intervention du bulldozer.
« C’est dû à Mars », annonça après la première gorgée de la matinée Haripada, qui s’était résolument tourné vers l’astrologie depuis qu’il avait pris sa retraite de son poste d'attaché au ministère de l’Alimentation. « On sait que cette planète précipite le passage à l’action après une période d’incertitude. »
Nabin Malakar, l’agent d’assurance qui s’était joint à eux sans être remarqué, plissa le nez et se plaignit de l’insuffisance de la couverture d’assurance contre le risque d'un effondrement de terrain et des dommage en résultant pour les bâtiments adjacents et les lignes électriques souterraines.
« Pensez à un bâtiment en cours de démolition comme à une bombe », expliqua-t-il aux autres clients. « Quand elle explose, elle ne tue pas seulement ce qui se trouve en dessous, mais envoie des ondes de choc dans tout le voisinage. Un instant, vous pourriez être en train de prendre un bain, et l’instant d’après, être catapulté comme une fusée. »
Alors que le salon de thé vaquait à ses occupations matinales, le bulldozer s’approcha dangereusement de la pierre du martyr, jusqu’à ce que Sanatan hurle à pleins poumons pour briser la bulle de silence imposée au conducteur par son casque et le forcer à s’arrêter. Descendant de sa cabine, l’homme s’avança nonchalamment et esquissa un sourire d’excuse avant de commander un thé.
« Savez-vous ce que vous étiez sur le point de faire ? » demanda Sanatan au conducteur du bulldozer, avant de lui fournir la réponse face à son air perplexe : « Vous étiez sur le point d’enterrer Amar Dey. »
Le silence du salon de thé exigeait une explication, et tandis que Sanatan s’efforçait de se remémorer le vague souvenir d’une nuit où il avait dû revivre son cauchemar, l’eau débordait de la bouilloire, les feuilles de thé attendaient patiemment dans la théière et les mouches tournaient autour du lait dans la casserole.
« C’était au début des années 70, j’avais à peine sept ou huit ans. C’était la décennie de la révolution : les étudiants boycottaient les cours, les écoles et les bibliothèques fermaient, les examens étaient annulés à la dernière minute. Tout le monde rentrait chez soi à la tombée de la nuit, tandis que la nuit faisait sortir les jeunes hommes armés de bombes et les militaires équipés de fusils. Les maoïstes avaient transformé la ville en zone de combat. » Sanatan, qui était un mauvais élève mais excellait au football, n’avait pas le droit de s’éloigner de chez lui le soir, mais il avait tout risqué pour se faufiler discrètement dehors afin d’emprunter une paire de crampons à un ami pour l’entraînement matinal. « En quittant notre ruelle, je mesurais mes pas pour atteindre le carrefour, plongé dans l’obscurité totale sous le couvre-feu. J’entendais des voix chuchoter dans la nuit, le bruit d’une sirène de police qui se rapprochait. Quelqu’un m’a frôlé l’épaule en passant en courant, puis une bombe a explosé dans le bazar, non loin de l’endroit où je me trouvais. »
« Qui avait lancé la bombe ? » demanda Nabin, sa tasse vide à la main.
Sanatan secoua la tête. Il n’en savait rien. « J’ai entendu des bruits de pas précipités et un coup de feu. Puis je me suis précipité chez moi, pris de panique, sans me retourner. »
Il avait passé une nuit blanche, tremblant à cause de cet incident. Le lendemain matin, les habitants du quartier s’étaient rassemblés dans le bazar et formaient un cercle autour du cadavre d’Amar Dey, qui avait été abattu dans le dos par la police alors qu’il tentait de s’enfuir.
« Il semblait encore vivant, les yeux grands ouverts, sa tête flottant dans une mare de sang. » Sanatan soupira à la fin de son récit. « Certains affirmaient qu’il était un maoïste notoire, mais d’autres disaient qu’il n’était qu’un simple passant innocent, victime d’un coup du sort. Tout le monde s’accordait à dire qu’il était un martyr. »
*
On ne savait pas exactement qui avait érigé la pierre à la mémoire d’Amar, mais avec le temps, elle était devenue un élément du paysage aussi incontournable que le baza. De temps à autre, pour l'anniversaire de son martyr, elle se retrouvait ornée d’une couronne de fleurs . Peu à peu, au fil des années puis des décennies, elle perdit son caractère tragique ; il ne restait plus qu’une poignée d’habitants pour raconter les événements de cette nuit fatidique. À l’instar des maoïstes disparus, Amar Dey s’était lui aussi évanoui dans les replis obscurs de la mémoire collective, ne laissant derrière lui qu’un artefact quelque peu futile qui ne servait à rien d’autre qu’à offrir aux gardiens quadrupèdes du quartier un repère pratique.
Telle une étincelle capable de déclencher un incendie de forêt, la nouvelle de la démolition imminente de la pierre du martyr se répandit rapidement dans le quartier et au-delà, grâce aux clients du stand de thé. Haripada Bhaduri en fut le principal catalyseur. Dans son esprit, l’arrivée du bulldozer coïncidait avec l’ascendant de la Planète guerrière, et il se fit un devoir d’établir un parallèle clair entre le tempérament volontaire et les actes impulsifs d’un homme et ceux de cette machine monstrueuse, tandis qu’il examinait les thèmes astrologiques de ses clients. L’agent d’assurance, qui ne voulait pas être en reste, connut un succès exceptionnel en présentant les contrats d’assurance-vie comme manifestement plus performants que la pierre du martyr pour perpétuer l’héritage en cas de décès naturel ou accidentel. Il ne fallut pas longtemps pour que la nouvelle se propage de porte en porte et à travers les ruelles, franchisse les carrefours animés et se fraye un chemin à travers le canal d’égout, de sorte que la pierre oubliée prit le pas sur des questions pourtant plus pressantes pour s'installer dans les cœurs et les esprits grâce à sa signification nouvellement acquise.
Le poète Bidyut Biswas fut le premier à définir clairement la valeur véritable de la pierre du martyr, recueillant l’adhésion générale: elle faisait partie intégrante de la mémoire tout comme une cellule fait partie intégrante de la vie, comme il l'écrivit dans le premier d’une série de poèmes consacrés à la pierre, dont l’absence, selon lui, s’apparentait à une âme vide. Tout à coup, une avalanche de poèmes, d’essais et de pièces de théâtre de rue improvisées inonda le quartier, chacun s’efforçant de surpasser les autres dans ladulation de ce monument autrefois oublié. Pour ne pas être en reste face aux acteurs de la culture, les politiciens se jetèrent dans la mêlée, aucun avec plus de véhémence que Bapi Dhar, l’ancien footballeur et entraîneur du club local, réputé pour ses talents d’agitateur.
« Le bulldozer n’est pas le véritable coupable », clama dans un mégaphone ce footballeur devenu homme politique. Le promoteur immobilier était responsable d’avoir démoli une villa classée au patrimoine pour construire des tours d’habitation afin de les vendre à prix d’or à des gogos parvenus. La classe aisée avait envahi leur quartier bourgeois, s’accaparant des terrains de grande valeur et effaçant de précieux souvenirs. « Le capitalisme, voilà le véritable coupable », déclara haut et fort l’homme politique.
« N’est-ce pas son parti qui était derrière l’élimination violente des maoïstes ? », murmura quelqu’un dans la foule. « Kamalesh Kundu, le promoteur en question, était son principal bailleur de fonds lors de la dernière élection », lança un autre. Comme toujours, son auditoire se divisa naturellement en deux groupes : les plus bruyants se rangeaient du côté de Bapi Dhar, tandis que les autres gardaient le silence pour défendre les capitalistes. Le salon de thé, qui subissait de plein fouet cette division, vit ses ventes monter en flèche, car une ou deux tasses ne suffisaient pas à régler la question lors d’une soirée. Outre les habitués, les visiteurs affluaient vers le site contesté pour apercevoir la pierre du martyr ainsi que le bulldozer, désormais inactif après sa première vague d’activité. Il se tenait là tel un spectateur silencieux, ses mâchoires repliées comme celles d’une bête contrainte à la soumission, la cabine vide du conducteur contemplant avec regret le mur partiellement démoli. Le conducteur du bulldozer était introuvable; après renseignement, on apprit qu’il avait quitté la ville pour rejoindre son Bihar natal, afin d’assister à la naissance de ses fils jumeaux nés après une série de naissances féminines.
*
Pour une fois, Sanatan fut épargné par les cauchemars, l’esprit occupé par les débats graves qui surgissaient quotidiennement au salon de thé. Concernant la pierre du martyr, il ne prit parti pour aucun camp, pensant surtout à Amar et à sa mort tragique. La famille du jeune homme avait quitté le quartier après l’incident, et il se souvenait d’un camion sortant de la ruelle étroite du bazar, transportant leurs affaires. Peut-être ses pauvres parents et ses frères et sœurs souhaitaient-ils oublier cette nuit fatidique, n’ayant pas besoin que la pierre leur en rappelle le souvenir. Il était difficile de continuer à vivre avec le souvenir du sang, marmonna-t-il pour lui-même, essayant d’effacer son propre souvenir tandis qu’il préparait la première théière du matin, tout en gardant un œil sur la pierre qui avait été témoin d’une deuxième arrivée après celle du bulldozer.
Dashu, le vagabond qui avait perdu la raison après la mort de toute sa famille dans l'effondrement du toit provoqué par une construction défectueuse, le laissant seul survivant, était réapparu dans le quartier après une longue absence et s’était installé sur la pierre du martyr, la traitant comme son domaine privé. Des taches de mycose repoussantes recouvraient son torse nu, causées par la malnutrition et le manque d’hygiène. Vêtu d’un pagne et pieds nus, il suscitait la compassion des passants qui lui lançaient des miettes de nourriture et de la petite monnaie, tout en gardant une distance de sécurité par crainte de ses accès de colère. La plupart du temps, il restait assis tranquillement, les yeux fermés et perdu dans ses pensées, interrompues de temps à autre par un rire rauque provoqué par une comédie imaginaire.
Sanatan eut pitié de Dashu après l'avoir surpris à regarder d’un air plaintif la théière bouillante. Tout comme la pierre du martyr, lui aussi était un élément vivant du quartier, porteur de souvenirs tragiques et objet de dégradation au fil des années.
« Sais-tu ce que c’est, et à qui cela est destiné ? » demanda Sanatan à Dashu en désignant la pierre du martyr, tout en lui apportant du thé et des biscuits. Dashu sourit largement en acquiesçant.
« Le président Mao Zedong. »
Sanatan éclata de rire. « Non, Dashu. Le président Mao a vécu et est mort en Chine, pas ici à Calcutta. » Il désigna l’inscription sur la pierre — 1952-1972 — pour appuyer son propos : « Mao Zedong a vécu jusqu’à un âge avancé, bien au-delà de 80 ans, pas seulement 20 ans. »
Dashu secoua violemment la tête, faisant déborder le thé de sa tasse, et ne cessait de répéter : « Mao, Mao, Mao, Mao… »
Le poète Bidyut Biswas, qui souffrait d’insomnie chronique, était arrivé tôt et, après avoir assisté à l’échange entre Sanatan et Dashu, fit remarquer avec ironie : « Il a raison. Le rêve du président Mao Zedong est mort ici, à l'endroit même où Amar a été tué. Sa révolution agraire resterait à jamais un mirage, et chaque martyr témoignait de l'échec de sa cause. » La réponse de Dashu devait être considérée de manière symbolique et non littérale, expliqua-t-il à un Sanatan perplexe, avant de sombrer dans le silence, composant la première de ses odes au fou errant.
Nabin Malakar apporta la nouvelle inquiétante selon laquelle le bulldozer reprenait sa mission avec le retour du conducteur, dont la femme venait d’accoucher de jumeaux. « Le promoteur immobilier tient à terminer les travaux rapidement avant que tout ce tapage autour de la pierre ne se transforme en hystérie. Il semblerait qu’il soit sur le point de conclure un accord avec notre ami politicien. »
« Quel genre d’accord ? » demanda Sanatan. Comment pourrait-on bien conclure un accord avec un cadavre… ? se demanda-t-il.
« Le rusé Kamalesh Kundu pourrait offrir une somme symbolique au club de football local pour que celui-ci donne le nom d’Amar à son tournoi annuel de football à six. On pourrait l’appeler le “Amar Dey Memorial Shield”, ou quelque chose comme ça. En échange, Bapi veillera à ce que la pierre soit enlevée sans encombre. »
« Ce serait une insulte à la mémoire d’Amar », protesta Bidyut Biswas. « Ça transformerait toute cette affaire en quelque chose d’abstrait. Les joueurs et les spectateurs n’auraient aucune idée de ce que signifie ce nom, dissocié du lieu de la tragédie. On ne peut pas remplacer le sang par un peu d’argent », conclut Bidyut en commandant davantage de thé.
La nouvelle la plus troublante fut l’arrivée sur les lieux de Jyoti Sinha, la journaliste vedette. Tout le monde la connaissait ; son enquête révélant le meurtre de son épouse par un acteur célèbre lui avait valu une renommée bien méritée de journaliste intrépide, d’autant plus que l’acteur en question était connu pour être ami avec de puissants hommes politiques. Elle avait le don de fouiller en profondeur pour trouver des preuves, avec une intransigeance qui lui avait valu le surnom de Chien de Chasse.
« Pourquoi quelqu’un comme elle s’intéresserait-il à une affaire vieille de plusieurs décennies, et à un bulldozer qui plus est ? », demanda un client naïf du salon de thé.
« Parce qu’elle a été licenciée par son rédacteur en chef pour avoir déformé les faits, et qu’elle tente de se réinventer en tant que journaliste de terrain », répondit Nabin, qui s’y connaissait un peu en matière de reportage grâce à sa carrière dans l’assurance des catastrophes publiques.
« Elle va trouver que l’herbe est plus verte ici », ironisa Bidyut. « Un révolutionnaire mort, un capitaliste cupide, un politicien corrompu et un fou : voilà de quoi faire un savoureux mélange. Voyons voir ce qu’elle pourra ajouter d’autre à la marmite. »
*
Fidèle à ses convictions, Jyoti Sinha rendit visite à Aruna Dasgupta, la veuve septuagénaire qui se remettait d’un cancer et qui faisait partie des rares personnes à avoir connu Amar de son vivant.
« Parlez-moi de ce garçon », demanda Jyoti à Aruna, après avoir attendu qu’elle prenne quelques bouffées pour calmer ses poumons. « Était-il le cerveau maoïste que certains prétendent qu’il était ? »
« C’était l’ami intime de mon fils Hiran », répondit Aruna d’une voix hésitante. « Ils ont grandi en jouant au football et en révisant ensemble avant les examens. Tous deux étaient de bons élèves. Mon Hiran était un idéaliste qui rêvait d’une société juste, tandis que l’ambition d’Amar était de partir aux États-Unis. » Aruna soupira. « Hiran donnait des livres à Amar et le suppliait de les lire. Des livres écrits par Marx, Lénine, Mao. »
« Aurait-il pu lancer la bombe cette nuit-là au bazar ? » Jyoti alla droit au but, mettant ainsi un terme à la partie des mémoires consacrée à l’enfance.
Aruna Dasgupta fronça les sourcils. « Amar était le plus timide des deux, il ne s’imposait jamais, contrairement à mon fils. Il n’était pas déterminé, pas enclin à l’impulsivité. Il se retenait dans la plupart des situations. »
Une petite foule s’était rassemblée devant la fenêtre de la maison à un étage d’Aruna, et Jyoti baissa la voix avant de poser sa question suivante : « Hiran était-il sorti cette nuit-là avec Amar, la nuit où il a été tué ? »
Aruna se tut.
« Est-ce que les deux étaient partis en mission ? Était-ce l’idée de Hiran d’enfreindre le couvre-feu ? »
Aruna eut un regard absent. Jyoti baissa encore davantage la voix : « Est-ce Hiran qui a lancé la bombe ? Est-ce qu’ils se sont tous les deux enfuis après, mais Amar qui a reçu la balle dans le dos ? »
Alors que des rumeurs contradictoires sur la mort d’Amar commençaient à circuler, Jyoti Sinha décida de se rendre à une adresse située à une douzaine de miles de là pour enquêter auprès d’une certaine Sreela Gupta, directrice à la retraite d’une école de filles destinée aux familles à faibles revenus.
« Pourquoi voudrait-elle interroger la directrice ? » demanda Nabin Malakar à ses compagnons de thé. Sanatan garda le silence. Une scène lui revint à l’esprit, mettant en scène le jeune Amar et une fille un peu plus jeune que lui. Il les avait aperçus un après-midi alors qu’il se rendait au terrain de foot. Tous deux semblaient timides, mais se tenaient la main. Il avait vu Amar glisser quelque chose dans le sac à bandoulière de la jeune fille, qui ressemblait à une lettre.
« Parce que Madame Gupta pourrait être apparentée à notre Amar », répondit Haripada Bhaduri avec un sourire entendu qui avait établi l’horoscope d’Amar à partir des registres municipaux de sa naissance.
« Apparentée comment ? »
« Sa septième maison était affligée par Ketu, ce qui signifie qu’Amar a très bien pu avoir une liaison inachevée. Un véritable amour contrarié par la mort, qui était bien sûr une malédiction de sa huitième maison. Mais qui était donc cette malheureuse jeune fille ? Peut-être que Jyoti Sinha avait réussi à la retrouver après toutes ces années. »
Quelle que soit la vérité sur ses investigations, les premiers rapports du Chien de Chasse brouillaient considérablement les pistes, soulevant des questions sur la véritable identité d’Amar. Était-il vraiment le célèbre révolutionnaire maoïste qu’on prétendait qu’il était ? Ou simplement une victime innocente, payant le prix de la bêtise de son ami ? N’était-ce pas ironique, écrivait-elle dans sa chronique, que le véritable maoïste soit désormais bien installé aux États-Unis tandis qu’Amar — l’innocent — était mort ? La stèle du martyr était-elle donc un hommage approprié au sacrifice pour une noble cause ou simplement le symbole d’un meurtre insensé ? — demandait Jyoti Sinha à ses lecteurs, sans apporter de réponse.
Il était difficile de rester dans une telle ambiguïté, et un groupe d’étudiants de l’université voisine produisiit un questionnaire d’une page, harcelant de questions aussi bien les acheteurs que les vendeurs du bazar pour obtenir des réponses. Ceux qui n’étaient pas habitués aux questionnaires à choix multiples refusèrent de répondre, tandis que d’autres eurent besoin d’explications minutieuses pour déterminer s’ils estimaient que la mémoire d’Amar méritait d’être préservée (Oui ou Non) et si la meilleure façon d’y parvenir était : A) de construire un mémorial digne de ce nom, B) de créer un site web, ou C) d’organiser une conférence annuelle. Le faible taux de réponse n’a pas suffi à décourager les chercheurs qui ont néanmoins persévéré, n’envisageant pas de s’arrêter même lorsqu’un enquêteur malchanceux a commis l’erreur d’interroger Dashu et s’est vu infliger une gifle cinglante en retour.
*
L’arrivée des futurs propriétaires des appartements destinés à remplacer la villa démolie fit monter la tension et confirma la prédiction d’Haripada concernant la propension aux conflits causée par un Mars ascendant. Ceux qui avaient versé une avance conséquente exigeaient l’achèvement rapide du projet et faisaient pression sur Kamalesh Kundu pour qu’il procède à une démolition accélérée. Descendant de voitures de luxe, les futurs propriétaires défilèrent autour des ruines, donnant des coups de pied dans quelques briques éparses et brandissant les plans de construction, un peu comme des chiens marquant leur territoire face à des rivaux. Les plus téméraires d’entre eux tentèrent de démarrer le bulldozer, émettant des bruits menaçants pour effrayer les gamins qui avaient formé un cercle curieux autour d’eux.
Comme on pouvait s’y attendre, toute cette agressivité fit ressortir les pires instincts chez les habitants du quartier, d’ordinaire dociles, et les événements qui suivirent ne peuvent être qualifiés que de malheureux.
La nuit venait à peine de tomber lorsque les ruelles se mirent à résonner de slogans, tandis qu’un petit groupe d’agitateurs faisait le tour du quartier, brandissant des banderoles dessinées à la hâte et distribuant des tracts photocopiés aux passants. Fidèle à sa réputation, la bande vieillissante d’anciens maoïstes ne tarda pas à organiser la résistance contre les convoitises sur la propriété. Malgré des genoux qui craquaient et des cordes vocales usées, ils se firent entendre uniquement grâce à leur ferveur militante et inspirèrent une nouvelle génération de révolutionnaires.
Très vite, le quartier fourmillait de sociétés secrètes, inquiétant les parents d’adolescents mais lui redonnant ce charme perdu depuis longtemps de l’exubérance juvénile. Dès lors, les événements ne pouvaient que prendre le chemin de l’action directe pour sauver la pierre du martyr, et un caillou atterrit sur le bulldozer, brisant la vitre de la cabine du conducteur. Presque du jour au lendemain, les murs furent recouverts de slogans griffonnés à la hâte, presque tous écrits au goudron et donc impossibles à effacer. Des chants de protestation entonnés en chœur remplacèrent les séries télévisées diffusées à plein volume, et des rumeurs circulant au bazar annonçaient un assaut armé contre la villa pour s’en emparer et la transformer en commune ouvrière. Il était temps que la police fasse sentir sa présence.
Pour la plupart, personne n’avait entendu parler de Ranabir Nandy, le chef du commissariat local. Jeune et athlétique, il était réputé ambitieux mais pas aussi violent que d’autres membres des forces de l’ordre. Récemment marié, il semblait satisfait de sa vie, dépourvu de ces signes révélateurs de stress qui rendaient les policiers prématurément chauves et bedonnants.
« Vous devez trouver un compromis entre les deux camps », déclara l’inspecteur Nandy à Bidyut Biswas, qui s’était autoproclamé porte-parole de la coalition citoyenne contre la démolition, après avoir retrouvé un regain d’énergie créative. « Comme deux camps qui s’accordent sur un match nul parce qu’aucun ne peut remporter une victoire décisive. »
« Comment peut-il y avoir un terrain d’entente alors que seuls les extrêmes sont acceptables pour les deux camps ? », rétorqua Bidyut, faisant preuve d’une clarté d’esprit rare chez un poète. Si les militants parvenaient à leurs fins, la pierre resterait en place, faisant échouer le projet de développement, qui nécessiterait son enlèvement pour voir le jour.
L’inspecteur fléchit les bras – c’était sa façon de bander ses muscles – et présenta un contre-argument. « Imaginez maintenant que vous ayez réussi à faire fuir les propriétaires et Kamalesh Kundu. Et ensuite ? La pierre restera où elle est, la ruine restera une ruine. Elle deviendra un repaire de serpents, un repaire de toxicomanes et de criminels. Ce sera une verrue pour tout le quartier. » Laissant retomber ses bras, l’inspecteur lâcha une remarque philosophique : « Comme la plupart des révolutions, votre victoire ne mènera qu’à la paralysie. » Puis, il mit Bidyut mal à l’aise par sa menace voilée d’interdire toutes les « activités culturelles, principales responsables du chaos ».
Après avoir calmé Bidyut avec du thé, Sanatan proposa une solution que son petit-fils, véritable génie en matière de jeux vidéo, lui avait suggérée.
« On peut gagner sans tuer l’ennemi », répéta-t-il à la manière du garçon, avant de suggérer une issue à l’impasse :
« Parfois, il suffit de distraire l’ennemi pour le faire quitter le champ de bataille. Il n'estvpas du tout nécessaire de se battre ; une diversion astucieuse suffit. »
« Le distraire comment ? » Haripada Bhaduri était tout ouïe. En tant qu’astrologue, il était passé maître dans l’art de la diversion, surtout lorsque ses prédictions manquaient leur cible, au grand dam de ses clients.
« En faisant courir le bruit que la villa est hantée. » Faisant appel à son propre génie, Sanatan exposa le plan en détail : « On pourrait dire que l’endroit tout entier est maudit, habité par les esprits tourmentés des ancêtres des propriétaires. On peut inventer des histoires d’apparitions surnaturelles, de hurlements entendus au milieu de la nuit, de formes fantomatiques jouant à cache-cache parmi les ruines. »
Nabin, qui s’était tu jusqu’alors, secoua la tête : « Une maison hantée ne peut pas être assurée. Cela ne profiterait à aucune des deux parties. »
« Seule la conjonction de la Lune et de Ketu dans la douzième maison peut provoquer des apparitions fantomatiques », fit remarquer Haripada d’un ton peu enthousiaste, « tout le quartier devrait présenter cette caractéristique rare dans ses thèmes astral. »
Se levant pour partir, Bidyut Biswas enfonça le dernier clou dans le cercueil fantomatique en déclarant qu’il valait infiniment mieux avoir des serpents errant dans les ruines que des fantômes.
L’impasse résultant de cette recherche laborieuse d’un terrain d’entente ne profita à personne, sauf à Dashu qui, à l’insu de la plupart, avait planté une rangée de jeunes arbres autour de la tombe du martyr, raclé la crasse du trottoir en dessous et accroché une guirlande d’œillets qu’il avait volée à l’étal de fleurs du bazar, le tout couronné d’encens parfumé.
*
Un mois après le début de l’impasse et exactement à l’occasion du 50e anniversaire du martyre d’Amar, deux rassemblements rivaux furent organisés par les partisans et les opposants à la démolition. L’ambiance dans le quartier, malgré la probabilité d’une confrontation, était étrangement détendue, favorisée par une pleine lune éblouissante qui ornait le ciel de février. Les partisans de la démolition, menés par Kamalesh Kundu, étaient arrivés et s’apprêtaient à lire une déclaration juridique établissant leur droit inaliénable sur la villa. Les hommes en costume et les femmes en tenues de soirée somptueuses se détachaient de la foule, diffusant dans la brise nocturne des parfums de marques qui masquaient les odeurs hétéroclites du bazar. Tenu en laisse courte, le berger allemand de Kamalesh semblait s’ennuyer, tournant la tête de gauche à droite pour suivre une colonie de rats qui s’affairaient à ramasser des restes sur les étals de légumes. Attendant patiemment l’arrivée du camp adverse, les propriétaires s’amusaient à suivre le combat de cerfs-volants que menaient les garçons du quartier contre le ciel qui s’assombrissait rapidement.
Interdits de brandir des pancartes et de chanter des chants, les militants anti-démolition arrivèrent, une bougie à la main, et défilèrent autour de la pierre du martyr tels des derviches tourneurs. Eux aussi attendaient que Jyoti Sinha vienne chercher la directrice à la retraite, Sreela Gupta, pour qu’elle se présente devant leurs adversaires et lance un dernier appel aux propriétaires cupides afin qu’ils laissent la pierre tranquille.
Alors que la foule grossissait et que l’ambiance se transformait en une attente impatiente, Sanatan ferma son salon de thé et rejoignit les autres, tenant fermement la main de son petit-fils. En maugréant, Nabin Malakar fit de même, mécontent d’être impliqué dans un projet sans résultats tangibles en matière d’assurance. Parmi les habitués du salon de thé, seul Haripada Bhaduri manquait à l’appel. Prévoyant un bouleversement général résultant d’une pleine lune affligée par la maléfique Saturne et l’obstinée Mars, il avait quitté les lieux dès le matin.
Lorsque Sreela Gupta arriva enfin, elle était accompagnée de son fils d’âge mûr et de sa belle-fille. Elle fut conduite jusqu’à la pierre par Bidyut. La foule se tut. Beaucoup s’attendaient à ce qu’elle s’effondre et pleure, se remémorant peut-être sa dernière rencontre avec Amar. D’autres s’attendaient à ce qu’elle se montre combative, ralliant la foule par un discours enflammé. Mais, inexplicablement, elle se tenait comme une statue devant la stèle du martyr, le regard vide, impassible, refusant de prononcer le moindre mot. Jyoti Sinha la poussa doucement du coude, tout comme Bidyut, qui lui murmura des mots à l’oreille, mais elle aurait tout aussi bien pu être un cadavre vivant : ces exhortations qu'on lui adressait était accueillies par un silence obstiné.
C’est alors que Dashu, qui s’était caché dans la foule, bondit sur le mur derrière la stèle du martyr, leva les poings vers le ciel et hurla : « Vive le président Mao ! », avant de continuer à crier à pleins poumons. Le berger allemand de Kamalesh Kundu répondit par un grognement puis se jeta sur lui, manquant de rompre la laisse, et, au milieu de la confusion générale, ce fut le chaos total. Tout le monde se mit à parler en même temps : un propriétaire en costume, arborant des bretelles extravagantes, lut la déclaration officielle, sa voix noyée par les maoïstes scandant des slogans contre les capitalistes immondes ; Bidyut récita son dernier sonnet au mégaphone ; Aruna Dasgupta libéra son chagrin refoulé en sanglots bruyants, des parents inquiets réprimandèrent leurs enfants pour qu’ils rentrent immédiatement chez eux, et ces derniers se lancèrent dans des saynètes improvisées pour célébrer le martyr. Pendant ce temps, la ligne électrique aérienne se rompit, plongeant le quartier dans l’obscurité. Cela agita ncore plus la foule, en particulier ceux qui craignaient d’être piétinés dans une bousculade. Les porteurs de bougies couraient dans tous les sens, les flammes imitant la danse des lucioles dans l’obscurité. Quelqu’un cria pour appeler une ambulance et, à ce moment-là, un coup de feu retentit de nulle part ; la balle siffla à travers la foule, effleurant la paume de la main de Sreela Gupta avant de se loger en plein cœur de la stèle du martyr.
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Au lendemain de ces événements, qui suscitèrent une avalanche de condoléances et de récriminations, un compromis émergea presque miraculeusement et, comme c’est souvent le cas, il fut le fruit de l’esprit d’un capitaliste. Une fois la stèle du martyr retirée, Kamalesh Kundu proposa de donner à l’ensemble d’appartements nouvellement construits le nom d’Amar — le prénom Amar signifiant littéralement « immortel ». Gravé sur une plaque et encastré dans le mur du nouvel immeuble, ce nom échapperait à l’ignominie du trottoir et à la négligence générale, et surtout, resterait à jamais hors de portée des bulldozers. C’était le meilleur moyen pour Amar Dey de trouver une coexistence harmonieuse entre les deux camps, sous la protection tant des capitalistes que des révolutionnaires.
Les anciens maoïstes, après un long débat, jugèrent la solution acceptable, tout comme l’ensemble du quartier, y compris les habitués du salon de thé. Avec l’approbation du politicien Bapi Dhar et de l’inspecteur Nandy, la démolition commença après plusieurs semaines d’attente, pour connaître alors le rebondissement final de l’histoire.
Après avoir fait deux allers-retours supplémentaires chez lui pour voir ses nouveau-nés, le conducteur du bulldozer fut ravi de se remettre au travail, mais il duts’arrêter lorsque la machine monstrueuse s’approcha lentement de la stèle du martyr. Dashu s’était recroquevillé pour dormir à côté, serrant la pierre contre lui comme sa mère. Il ne fallut pas longtemps au conducteur pour se rendre compte que Dashu était mort, les yeux fermés comme s’il était plongé dans un sommeil profond et qu’il rêvait, les lèvres esquissant un sourire. Les voisins se rassemblèrent pour observer ce spectacle choquant, secouant la tête devant cette tragédie inattendue. Il ne fallut pas longtemps pour qu’une nouvelle stèle fasse son apparition, érigée à côté de celle d’Amar, en mémoire du martyr Dashu.
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