Le plus grand braquage de tous les temps ?
LibrettoWilliam Dalrymple | Anarchie | Libretto | 736 pages | 15,50 EUR
Les Hollandais ont montré l'exemple. En juillet 1599, des navires hollandais ont acheminé pour la première fois à Amsterdam 800 tonnes de poivre, 200 tonnes de clous de girofle, ainsi que de grandes quantités de cannelle et de noix de muscade. Le bénéfice : 400 % ! Les Anglais ne voulaient pas se laisser faire. Lorsque les Hollandais envoyèrent une délégation à Londres pour y acheter des navires en vue de nouveaux voyages vers les Indes, certains marchands londoniens en eurent assez. Ils fondèrent eux-mêmes une compagnie commerciale et obtinrent, le 31 décembre 1600, une charte royale leur accordant six voyages en franchise de droits de douane, un monopole commercial de 15 ans ainsi que des privilèges quasi-souverains, tels que la souveraineté sur certains territoires ou la levée d’armées. 250 ans plus tard, la Compagnie des Indes orientales (EIC) dominait les deux tiers du commerce mondial.
L’un des premiers mots indiens à avoir été intégré à la langue anglaise fut "loot", un terme d’argot hindou désignant le butin de guerre. Ce mot peut sans autre nous servir de drapeau, de mot d’ordre, de titre pour toute l’histoire de l’EIC, car se rendre en Inde, travailler pour l’EIC et amasser le plus de richesses possible en un temps record, tel était l’objectif de la plupart des Anglais qui partaient vers l’Orient. Ils s’installèrent au Bengale, qui était à l’époque sans doute la région la plus prospère du monde, avec un sol et un climat qui garantissaient des récoltes exceptionnelles, ainsi que des dizaines de milliers de tisserands produisant des tissus de classe mondiale et une abondance d’or et de pierres précieuses dont ne se paraient pas seulement les souverains.
La préface de William Dalrymple résume brillamment tout cela. Elle présente toutefois un petit défaut : alors qu’elle rend largement compte des cruautés commises par les Britanniques, elle passe sous silence le fait que pratiquement tous les habitants du subcontinent indien s’entre-tuaient. Au XVIIe siècle, l’empire moghol était à son apogée. Les Anglais devaient se contenter de peu sur le plan politique, mais pouvaient conclure des affaires juteuses. Au XVIIIe siècle, le déclin de ce grand empire commença. La résistance interne indienne menée par les Marathes éroda le pouvoir des Moghols au cours de décennies de combats. Finalement, les Anglais raflèrent les miettes. Mais ils n’y parvinrent que grâce à leur technologie militaire supérieure, qui leur permit de vaincre des armées indiennes de 150.000 hommes avec seulement 3.000 soldats dotés d’un armement de pointe. Le 12 août 1765, Robert Clive contraignit le dernier souverain moghol, Shah Alam, à signer un traité plaçant de facto son empire sous l’autorité de la Compagnie des Indes orientales.
Les Britanniques parviennent en relativement peu de temps à transformer une région prospère en un véritable ghetto. L’auteur commence son livre par la visite d’un château au Pays de Galles. C’est là que Robert Clive a entreposé une grande partie de son butin, que l’on peut encore y admirer aujourd’hui. Rien qu’à la lecture de cette description, on en reste, comme on dit en allemand, bouche bée. On reste sans voix. Notamment parce qu’on se rend compte à quel point l’Europe était à la traîne par rapport à l’économie indienne. Les Européens n’ont d’ailleurs pas acquis leur rôle prépondérant parce qu’ils étaient de meilleurs commerçants ou artisans, mais parce qu’ils se sont engagés dans une voie particulière qui allait atteindre son apogée au XIXe siècle. La révolution technique, scientifique, puis industrielle qui se déroule en Europe et progresse de plus en plus rapidement finit par faire pencher la balance en tous points.
L’ouvrage de William Dalrymple, Anarchie – L'implacable ascension de l'East India Company, dont l’édition originale anglaise a été publiée dès 2019 chez Bloomsbury et dont la version allemande est parue ce printemps chez C. H. Beck, se concentre systématiquement sur la Compagnie des Indes orientales. Jusqu’ici, tout va bien. Néanmoins, certains lecteurs auraient aimé en savoir davantage sur l’Inde de l’époque. Comment fonctionnait exactement l’Empire moghol en son sein, comment l’opposition entre les hindous assujettis et les musulmans au pouvoir se répercutait dans la vie quotidienne, et bien d’autres choses encore. Il n’est pas nécessaire de connaître tous les détails de presque chaque bataille, mais en savoir plus sur la société indienne de l’époque aurait certainement été très intéressant.
Au final, la Compagnie des Indes orientales a échoué à cause de son propre succès. Au XIXe siècle, la Grande-Bretagne ne pouvait plus tolérer qu’il existe, parallèlement au gouvernement officiel de Londres, une entreprise qui fonctionnait et gouvernait en Inde comme un Etat. Lorsque l’atteinte à la réputation britannique a menacé de devenir trop importante, la Compagnie a été nationalisée, puis dissoute en 1874. Auparavant déjà, elle avait été soumise à des réglementations imposées par le gouvernement britannique lorsque celui-ci l’avait sauvée de la faillite, car elle était déjà devenue "trop grande pour faire faillite" et de nombreux députés détenaient des paquets d’actions.
Dans la postface, William Dalrymple estime que la connaissance de l’histoire de l’EIC est importante pour notre époque, car les groupes technologiques modernes menacent de s’approprier des missions relevant de l’Etat. Ces dangers sont réels. Mais il est néanmoins difficile d’imaginer qu’Elon Musk & Co. parviennent à soumettre le monde aussi complètement que l’East India Company l’avait fait autrefois avec l’Inde.
Ce texte vous a plu ? Alors soutenez notre travail de manière ponctuelle, mensuelle ou annuelle via l’un de nos abonnements !
Vous ne voulez plus manquer aucun texte sur Literatur.Review ? Alors inscrivez-vous ici !