Quand les décisions vous murmurent à l'oreille
PenguinTrevor Noah | Into the Uncut Grass | One World | 128 pages | 26 USD
Trevor Noah - présentateur très prisé de renommée internationale du très bien implanté "Daily show", également auteur et animateur politique à l'écoute, célèbre pour ses tournées mondiales, ses podcasts et ses débats de société, publieDans les herbes hautes, son deuxième livre. Cette fois, il ne s'agit pas de ces récits autobiographiques décalés et plein d'humour de survie dans la patrie sud-africaine de Noah, ni de ces visions kaléidoscopiques fascinantes de complexité et de réalisme grotesque relatives à son enfance au Soweto, qui ont fait toute l'efficacité et l'attrait remarquable de son premier livre Trop noir, trop blanc.
En collaboration avec Sabina Hahn - une illustratrice qui a grandi à Riga et vit aujourd'hui à New York, et qui a probablement plus dessiné que respiré depuis son enfance - Noah crée un conte moderne, une fable pleine de force tranquille qui rappelle un Winnie l’ourson mondialisé, et pas seulement en raison de la constellation de personnages que sont l'ours en peluche et l'enfant. En effet, dans ce livre, rien n'est bruyant. Tout y est rythmé, doux, mais clairement posé. Le point de départ est déjà une rébellion silencieuse : un jeune garçon fuit les règles des adultes avec son ours en peluche et atterrit dans les hautes herbes, dans un endroit "où ils ne sont jamais allés auparavant".
Ce qui s'ensuit est une promenade dans un monde qui semble à la fois familier et enchanteur. Hahn ajoute au texte des illustrations qui donnent l'impression de s'être elles-mêmes glissées dans l'histoire - pleines d'humour, fines, jamais envahissantes. Clairement, elles entendent non pas expliquer, mais seulement accompagner.
Les personnages que rencontrent le garçon et son ours en peluche sont, dans leur bizarrerie, des représentations de notre présent observées avec précision : deux pièces de monnaie, par exemple, qui philosophent sur les absurdités des conflits humains. "Nous avons voyagé dans le monde entier, d'une poche à l'autre", raconte la plus âgée. "Et partout, nous avons vu des gens se disputer pour des choses stupides". La petite pièce ajoute sèchement : "L'un veut prendre le bus, l'autre le train. L'un veut acheter des bonbons, le suivant une pomme de terre."
La scène est l'occasion d'une vignette scintillante et lumineuse bien dans le style de Noah: l'humour, l'ouverture au monde et la lucidité enfantine se rencontrent ici et donnent l'impression de s'être toujours côtoyés. C'est alors que tombe l'une de ces phrases qui paraissent anodines dans les livres pour enfants, mais qui sont en réalité existentielles : "On ne peut pas en vouloir au bonheu! " - une réplique qui sonne comme une confession de vie sortie de la poche d'un voyageur qui en a déjà assez vu.
En outre, les pièces de monnaie procurent au garçon une sorte de sérénité métaphysique. Lorsque celui-ci s'interroge sur ce que les conséquences d'une mauvaise décision pourraient être ou sur ce que le hasard pourrait en faire, la vieille pièce répond avec une clarté désarmante : "Parfois, on prend la bonne décision et tout va mal, d'autres fois, on prend la mauvaise décision et tout va bien". Une phrase aussi légère qu'une feuille de papier que l'on aurait perdue dans les hautes herbes - et en même temps si vraie qu'elle semble presque désagréable dans le quotidien des adultes.
Mais le passage le plus beau est sans doute celui qui met en scène Walter, un personnage qui parle avec sagesse sans vouloir paraître sage : "Si tu appelles encore ça ta maison, tu peux toujours y retourner". Une phrase qui touche au cœur du livre : on part pour comprendre que la patrie est moins un lieu qu'un écho.
Dans les hautes herbes est certes un livre pour enfants, mais c'est aussi un conte moral qui n'utilise pas le bâton de la morale. Noah et Hahn proposent un récit léger et aérien qui ne prêche pas la gentillesse mais nous la donne à voir, qui n'invoque pas la curiosité mais la met en pratique. Les images portent le texte et le texte joue avec les images, les deux combinés donnant un livre qui invite le lecteur sans s'imposer à lui. Il s'agit d'une œuvre magnifiquement conçue, tissée de manière intelligente et ludique, pleine de "Trevorité" (si on peut oser ce néologisme à partir du prénom de l'auteur), rédigée loin de l'estrade de stand-up. Un livre qui prouve qu'on ne peut effectivement pas en vouloir à la chance. Et que parfois, la plus grande aventure est de continuer à avancer - jusqu'à ce que les hautes herbes vous libèrent.
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