Mission, pouvoir, Messie
FolioScholastique Mukasonga | Sister Deborah | folio | 160 pages | 11.49 EUR
On pourrait prendre Sister Deborah pour un roman historique : Le Rwanda dans les années 1930, une missionnaire américaine sur une colline interdite, des rumeurs, des extases, puis une disparition. Mais Scholastique Mukasonga fait plus que de l'archéologie littéraire. En retraçant l'arrivée d'une prédicatrice charismatique en Afrique de l'Est, elle met également à jour les premiers liens entre l'évangélisme, les mouvements pentecôtistes et le pouvoir colonial, dont les effets se font encore sentir aujourd'hui, et pas seulement en Afrique subsaharienne. Le roman montre comment les promesses religieuses de salut façonnent non seulement les âmes, mais aussi les ordres sociaux, et comment la mobilisation spirituelle donne naissance à une dynamique politique tout à fait particulière.
Mukasonga, née au Rwanda et désormais installée en Normandie, et maintes fois récompensée (notamment par le Prix Renaudot), travaille avec une prose calme, presque sobre. Elle renonce au pathos et écrit une langue qui, par sa grâce presque biblique, déploie une force simple mais d'autant plus efficace. Son roman raconte d'abord une "étrange mission" sur la colline interdite de Nyabikenke, un lieu autrefois réservé aux cérémonies nocturnes, à la forêt sacrée de Kigabiro et à l'arbre corallien aux "fleurs rouges, le sang de Ryangombe". Le fait que ce soit justement ici qu'une prédicatrice américaine annonce que le Messie est une femme noire est à la fois une provocation et une promesse.
Le personnage de Deborah oscille dès le début entre prophétesse et surface de projection. Les villageois discutent de ses bains nocturnes, de sa prétendue stérilité, de sa beauté, "mince, élancée comme une gazelle" ou bien maudite ? Ces voix reflètent moins les ragots que le désarroi d'une société tiraillée entre les traditions animistes, l'ordre colonial et un nouveau christianisme. Mukasonga décrit cela sans exotisme. Elle montre comment l'extase religieuse et la dynamique sociale s'entremêlent : Des femmes et des enfants traversent les collines en armes, arrachent des caféiers, battent un agronome - des scènes qui ne marquent pas seulement des révoltes locales, mais rendent visible une forme spécifique de mobilisation spirituelle.
A ce stade, la comparaison avec la prophétesse ougandaise Alice Lakwena s'impose. Son mouvement Holy-Spirit de la fin des années 1980 - reconstitué et analysé avec précision par l'ethnologue Heike Behrend dans Alice et les espritsr - associait également vision charismatique et organisation militaire. Lakwena, qui prétendait ne pas être seulement possédée par un esprit saint, rassembla des combattants autour d'elle, remporta des victoires surprenantes et dirigea une "armée des esprits" régulièrement structurée contre l'Armée nationale de résistance ougandaise. Les femmes jouaient un rôle central, les rituels structuraient le déroulement de la guerre, les commandements de pureté et les instructions spirituelles remplaçaient le calcul stratégique, du moins en apparence. Behrend montre à quel point ce mouvement oscillait entre résistance politique, attente apocalyptique et mise en scène performative. Le roman de Mukasonga n'esquisse pas de parallèle direct, mais les similitudes structurelles sont reconnaissables : ici aussi, prophétie féminine, extase collective et mobilisation violente se condensent en un événement que les instances coloniales et étatiques ont tôt fait de classer comme "folie" ou "secte". Le fait que Sister Deborah - tout comme Lakwena - finisse par "disparaître" et continue à vivre dans les rumeurs renforce cette résonance historique.
L'administration coloniale réagit comme l'armée ougandaise a réagi à Lakwena dans le futur. Des askari sont envoyés, on met en garde contre les "sectes d'Afrique du Sud", contre un "mélange explosif de baptisme apocalyptique, de rituels vaudous et de sorcellerie animiste". Le complot d'une "société secrète judéo-noire" hante les rapports. Mukasonga met à nu ce langage documentaire pour en faire apparaître l'absurdité. Au final, il ne reste de l'"incident de Nyabikenke" qu'une feuille dactylographiée dans les archives - l'histoire comme note marginale, qui sera peut-être un jour citée dans une thèse. Il est logique qu'Ikirezi, professeur à l'université Howard, reconstruise justement cette histoire dans un présent narratif.
Ikirezi, la jeune fille autrefois maladive, se demande aussi à Washington qui elle est vraiment : l'universitaire ou bien l'élue touchée par Deborah ? Est-ce "une force mystérieuse émanant de la canne et des mains de Sister Deborah" qui l'a conduite à Louvain puis à Howard ? Le roman porte cette ambivalence - réussite éducative et croyance aux esprits - sans ironie. Il prend au sérieux le fait que les biographies ne sont pas uniquement constituées de décisions rationnelles.
Depuis la troisième partie, Deborah prend elle-même la parole. Son coming of age aux Etats-Unis, marqué par le parler en langues, les sermons apocalyptiques et la conviction d'un révérend que ses extases provenaient d'une "langue vernaculaire africaine", allie le pentecôtisme américain au désir de rédemption africain. Le voyage via Londres, la Church Missionary Society, Cambridge et finalement la cabale ougandaise montre comment la mission était organisée de manière professionnelle et stratégique : l'utilité médicale comme prétexte pour taire les opinions chiliastiques. On voit ainsi à quel point la spiritualité, l'institution et les calculs géopolitiques étaient étroitement imbriqués et le sont encore aujourd'hui.
L'existence ultérieure de Deborah en tant que Mama Nganga, guérisseuse ou "witch doctor" dans un bidonville de Nairobi, déconstruit le mythe tout en le préservant. Elle nie avoir été reine, avoue avoir vendu le "sceptre", et pourtant il reste les voyages des esprits au royaume des morts, la vision, son propre corps dans une natte, le goût amer des feuilles qui la ramènent à la vie. Mukasonga permet au miracle d'exister dans le récit sans l'authentifier.
Le final du roman, dans lequel un révérend place l'apocalypse au 6 août 1955, démontre la logique de l'apocalyptique : Des passeports pour le ciel, l'Amérique comme arche, un petit reste d'élus. L'impatience des croyants bascule dans le désastre. Et pourtant, le roman ne s'achève pas sur le cynisme, mais sur une attente ouverte : "Ce n'est pas moi qui arrête... c'est juste la fin de l'histoire". La "Celle-qui-vient" espérée ne naît pas, mais est mise au monde sous forme de livre - Female Messiahs. La littérature remplace en quelque sorte le Messie.
Sister Deborah s'inscrit dans la lignée de ces romans subsahariens de ces dernières années qui remettent en scène des sujets historiques ; on pense à Out of Darkness, Shining Light de Petina Gappah sur David Livingston et ses porteurs ou à la description par Maaza Mengiste de la lutte des guerrières éthiopiennes sous leur empereur à l'époque coloniale dans The Shadow King. Mais Mukasonga s'intéresse moins aux contre-récits héroïques qu'aux fissures entre foi, pouvoir et mémoire. Mais sa prose raconte aussi comment se libérer à nouveau du diktat du christianisme charismatique, un peu comme dans le roman de l'auteure ougandaise Iryn Tushabe, Everything is fine here, paru l'année dernière.
Sister Deborah n'est pas seulement un roman sur un passé qui remonte à près de cent ans, mais aussi une généalogie littéraire des rapports de pouvoir actuels. Mukasonga montre comment l'attente du salut, la domination coloniale, le corps féminin et l'utopie politique peuvent s'enchevêtrer. C'est dans cette imbrication que réside la véritable force du roman. Et bien sûr son actualité inquiétante.
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