Le Ramadan, hier et aujourd'hui
Mohammed Al-Mekhlafi est un écrivain yéménite spécialisé dans la littérature arabe et la critique littéraire. Il écrit en arabe et en anglais pour diverses plateformes locales et arabes, ainsi que pour d'autres sites web en Europe et au Canada, notamment Rai Al-Youm, Quraysh, Al-Quds Al-Arabi, ou encore le site libyen Toyob ou le site Nakheel Iraqi.
Il est également actif comme traducteur de l'arabe vers l'anglais et vice-versa. À ce jour, il a traduit sept livres, dont des pièces de théâtre, une autobiographie et un roman.
Je me suis réveillé aujourd'hui juste avant midi, et j'ai fait défiler l'écran de mon téléphone, cherchant quelque chose à écrire. J'essaie généralement de publier au moins un article par semaine, mais aujourd'hui, je me sens épuisé et déconcentré.
Même si je ne travaille pas en ce moment et que j'ai plus que le temps nécessaire, l'écriture me semble inhabituellement difficile. C'est comme si les mots avaient perdu de leur éclat et s'étaient lassés, ou peut-être que la réalité elle-même est devenue trop vaste pour tenir dans un seul article.
Cette année, le Ramadan semble sensiblement différent. L'épuisement est visible sur les visages des gens partout, ils semblent accablés par des soucis qu'il est difficile d'ignorer.
Les mendiants s'entassent dans les rues devant les officines de change et les mosquées, et certains font du porte-à-porte, à la recherche d'une bouchée de nourriture pour calmer leur faim.
Pendant ce temps, la plupart des gens restent à l'intérieur de leurs maisons, affrontant l'amère réalité en silence.
Dans le passé, ceux qui mendiaient étaient généralement des personnes âgées sans personne pour les soutenir, ainsi que des individus comptant parmi les plus marginalisés de la société. Aujourd'hui, cependant, la scène est singulièrement différente et bien plus douloureuse.
Des jeunes filles au début de leur vie, des mères portant leurs enfants, et des petits garçons et filles font la manche juste pour pouvoir survivre.
Au milieu de ces scènes déchirantes, j'ai assisté hier soir à une cène qui n'a pas quitté mon esprit. Une jeune fille d'une douzaine d'années s'est approchée de moi, à la sortie d'un petit magasin, et m'a demandé si je pouvais l'aider.
"Où est ton père ?" ai-je demandé.
« Il est décédé », a-t-elle soufflé.
Elle m'a expliqué que sa mère était malade à la maison et qu'il y a là huit jeunes frères et sœurs qui comptent sur elle. Ils vivent dans un petit appartement en sous-sol qui tombe en ruine. Elle avait quitté la maison peu après l'appel à la prière de l'après-midi et errait dans les rues dans l'espoir que quelqu'un puisse l'aider. À cette heure-là, elle n'avait collecté que trois cent cinquante riyals, une somme qui ne suffirait même pas à acheter un simple repas d'avant-jeûne (sahur) pour sa famille.
Je lui ai demandé si elle avait pris son repas de rupture du jeûne (iftar). Elle m'a répondu qu'une femme l'avait invitée chez elle et lui avait offert de la nourriture, mais qu'elle avait eu peur et était partie rapidement.
Je suis restée là à la regarder, réfléchissant à la dureté du moment. Une enfant de cet âge, si innocente, obliger de rester seule dans la rue tard dans la nuit, cherchant un moyen de rapporter de la nourriture à sa famille, dans une ville où elle s'expose au harcèlement et au danger.
Au delà de cette scène, il règne plus généralement une atmosphère très incertaine. La région reste assombrie par la guerre, les conflits continuent de s'étendre et les grandes puissances déplacent leurs flottes et leurs armées sur les mers.
Ces évolutions influent fréquemment sur le monde extérieur, menaçant de perturber les marchés du pétrole et du gaz et imposant de nouvelles contraintes à l'économie mondiale. Pris dans ces cercles de tension qui se chevauchent, un pays comme le Yémen, déjà accablé par de vieilles crises, vit en marge de la tempête mais en absorbe tout l'impact.
Au milieu de cette lourde réalité, mon esprit dérive vers la ville d'Aden, où j'étais étudiant à l'université, conciliant le travail et les études. Je me souviens que ces journées étaient rythmées et vibrants de vitalité, contrairement aux visages fatigués qu'on voit aujourd'hui.
Mes journées commençaient vers neuf heures du matin. Je me rendais à mon bureau au secrétariat du Directeur de la sécurité pour le gouvernorat d'Aden. À l'époque, c'est le brigadier Mohammed Saleh Turiq, que Dieu lui accorde santé et longue vie, qui était directeur de la sécurité de la province. Il était profondément patriote, et connu pour sa discipline et pour l'attention qu'il portait à toutes les questions liées à la sécurité.
Je travaillais comme responsable des médias. Chaque jour, je passais en revue une douzaine de journaux, marquant les articles qui traitaient de questions de sécurité ou discutaient du travail des services de sécurité dans le gouvernorat. Je triais ensuite ceux d'entre eux qui nécessitaient une réponse ou une clarification, préparant les réponses appropriées ou rédigeant des déclarations aux médias avant de les présenter au directeur.
Par la suite, je me rendais à la faculté et assistais aux cours jusqu'à environ quatre heures de l'après-midi. Je me souviens d'une journée de Ramadan où j'étais assise avec un groupe de camarades de classe sous les arbres de la cour du collège.
La conversation portait sur les traditions du Ramadan à Aden. Les étudiants décrivaient avec force détails les rituels d'accueil du mois sacré, tandis que mes camarades étudiantes parlaient avec enthousiasme des préparatifs de cuisine et des plats que les familles se faisaient un devoir de préparer pendant le ramadan.
Aden, avec ses habitants modestes et son caractère unique, s'anime pendant le ramadan. Les enfants jouent avec des pétards, les gens se préparent spirituellement et matériellement, et les rues se remplissent de rires et d'impatience. Les mosquées sont bondées jour et nuit de gens qui font la prière et rendent grâce à Dieu, tandis que les familles se réunissent autour de tables où riches et pauvres sont assis côte à côte, partageant nourriture et hospitalité.
Juste avant la prière du coucher du soleil, nous nous rendions à la maison d'Ibrahim Al-Mekhlafi, le chef de cabinet du directeur de la sécurité. Sa maison était située sur la colline de Jabal Hadid, qui surplombe la ville d'Al-Mualla.
C'est là que nous nous réunissions pour l'iftar. Il nous préparait une généreuse assiette de plats préparés à la façon de Taïzz : fattah trempée dans un riche bouillon avec du Ghitany local, du piment fort mélangé à du fromage de Taïzz, et d'autres plats s'étendant sur toute la longueur du salon. Tout en mangeant, nous regardions la série comique du Ramadan Tash Ma Tash, et la pièce se remplissait de commentaires et de rires.
De temps en temps, mon ami, le lieutenant-colonel Badr Shatara, un homme au grand cœur, m'invitait chez lui dans le quartier Al-Aidrus de Crater. Sa maison était une modeste cabane sur le toit, faite de planches de bois. Pourtant, il était passé maître dans l'art de préparer shorbat Al-kaware. J'ai toujours apprécié ces soirées avec lui, assis ensemble, échangeant des conversations amicales, et passant le temps dans une compagnie facile.
A neuf heures du soir, je me rendais généralement dans la ville de Kraytar pour rencontrer mon collègue Mohammed Shubeir. Nous déambulions dans les rues et les ruelles étroites du quartier, pour finalement nous installer au Sukran Café, où nous buvions du thé au lait adénite et partagions des histoires, des rires et des plaisanteries. Autour de nous étaient assis des gens de tous âges. Même les hommes âgés participaient à des parties de dominos, leurs voix s'élevant avec les éclats de rire, tandis que les enfants couraient et jouaient le long de la rue Al-Baz.
Nous passions souvent nos soirées de cette manière jusqu'à minuit. Ensuite, je retournais à mon logement à la direction de la sécurité à Khormaksar, où je partageais une petite chambre avec mon ami, le lieutenant Fahd Al-Maqtari. Une fois de retour, je révisais mes leçons, mangeais un sahur tardif et m'endormais vers deux heures du matin.
Les jeudis soirs, cependant, avaient une saveur différente. Nous nous retrouvions dans l'appartement de mon ami Mu'tasim Al-Odaini, dans le bâtiment triangulaire situé près de la faculté d'éducation de Khormaksar. L'immeuble, construit par les Russes, comprenait 120 appartements répartis sur quatre étages et disposés en forme de triangle.
L'appartement était toujours parfumé d'encens adénite. Nous y rencontrions des amis: le professeur Abdulrahman Al-Qisha'ee qui nous enseignait la didactique du français, Bilal Al-Khalidi ; Ahmed Zaher, Muath Mogha'les, qu'il repose en paix et Rafiq Al-Humaidi, l'éternel étudiant qui, parallèlement à ses études de français à la Faculté des lettres, était également inscrit à l'Institut Amin Nasher où il étudiait la radiologie. Il emportait son sac partout avec lui, se déplaçant d'un endroit à l'autre, sans jamais avoir vraiment de domicile fixe.
Nous y avons passé quelques-unes de nos soirées les plus mémorables, écoutant Mu'tasim Al-Odaini remplir la pièce de chants religieux. À d'autres moments, il chantait des chansons de Kadhem Al-Saher ou d'Abdelhalim Hafez, et l'appartement s'animait de chaleur, d'amitié et de musique.
Deux jours avant l'Aïd, je me rendais généralement dans mon village de Kinda, dans le district de Mekhlaf Sharab, au nord de la ville de Taîzz, pour y passer les fêtes. Une fois, mon ami français Sébastien Dolidiquic, qui était également mon professeur à l'université, m'a accompagné. Nous sommes arrivés au village juste avant la prière du coucher du soleil. Le ciel était chargé de nuages et une légère bruine s'est mise à tomber, comme pour bénir notre arrivée.
Au marché du village, les gens se sont rassemblés autour de nous avec curiosité et surprise. Ils nous ont accueillis chaleureusement et désignant mon compagnon, m'ont demandé : "Qui est-ce ?". "C'est mon ami originaire de France, Sébastien, ai-je répondu. Il est venu avec moi pour visiter la campagne de Taïzz". Les villageois ont hoché la tête avec admiration et l'ont accueilli avec une véritable hospitalité.
Sébastien s'est montré respectueux de nos coutumes religieuses. Après la prière de l'après-midi, nous nous rendions au marché Al-Hossain pour acheter du qat, puis nous nous rendions dans la vallée, ou parfois dans les montagnes, avec les garçons du village, pour prendre des photos ensemble.
Certains villageois nous arrêtaient en chemin et essayaient d'inviter Sébastien à embrasser l'islam. Je me souviens de Saïd Abdo Al-Wali, l'un des hommes les plus respectés du village, connu pour sa générosité et sa bonté. Que Dieu le protège. Il disait à Sébastien : "Répète après moi : Je témoigne qu'il n'y a pas d'autre dieu que Dieu et que Mohammed est le messager de Dieu." Sébastien répétait les mots après lui.
Par la suite, Sébastien a effectivement embrassé l'islam. Il a adopté le prénom Mohammed et a fini par épouser une femme originaire d'Aden.
Le soir, nous chiquions du qat dans le salon de Mohammed Hamoud, mon neveu, avec les jeunes hommes du village.
L'ambiance était détendue et joyeuse. Sébastien parlait un peu l'arabe et aimait particulièrement écouter Mohammed Abdul Qaisi, que Dieu lui accorde santé et bien-être, qui chantait de sa belle voix, mêlant l'humour à la chanson. Nous avons passé cinq jours dans le village avant de retourner à Aden.
Dans ces années-là, on pouvait voir des étrangers partout, remplissant les villes, les sites historiques et les destinations touristiques. Aujourd'hui, ces scènes ont largement disparu, comme si le monde avait cessé de prêter attention aux vies qui se déroulent ici.
En écrivant ces lignes, je ne peux m'empêcher de ressentir un mélange de nostalgie et de tristesse. La nostalgie d'une époque où le Ramadan avait la saveur de la joie simple, des rires clairs, des visages éclatants de contentement.
Mais aussi la tristesse face à ce que nous voyons aujourd'hui, la fatigue, les visages accablés par le poids de la vie. Je me souviens de tous ces petits moments, des rues depuis les rues de Kraytar jusqu'à mon village, et des amis qui ont partagé avec moi des moments qui ne seront jamais oubliés. Je me rends compte que la vie, malgré sa dureté, recèle toujours de petits moments qui nous permettent de sourire.
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