Sous le silence de l'or
C’est l’été dans l’hémisphère sud (ce qui correspond à l’hiver dans l’hémisphère nord), et, pour le mois de janvier, Literatur.Review les rassemble tous en publiant des histoires encore non traduites ou inédites, provenant du nord et du sud de notre monde.
Mi Ravao, de son vrai nom Miora Rakotomalala, est une écrivaine malgache de 40 ans, passionnée par l'écriture, coordinatrice de projets, militante pour l'inclusion et mère d'un adolescent autiste. Elle combine l'écriture et son expérience de terrain pour soutenir des causes sociales, en particulier les droits des personnes handicapées et la justice de genre.
Conteuse depuis toujours, elle écrit des romans, des pièces de théâtre, des nouvelles et des poèmes qui amplifient les voix inaudibles. Elle a précédemment travaillé à l'Institut français de Madagascar sur le projet Ressources Éducatives, qui vise à promouvoir la lecture auprès des jeunes et à renforcer ses compétences en matière d'organisation d'événements littéraires.
Sa nouvelle Ce sera vite oublié a été publiée dans l'anthologie CANEX (2024). Son prochain roman, Au rythme de ton silence, traite de l'éducation d'un enfant atteint d'un handicap invisible, et elle prépare actuellement un autre roman sur la violence sexiste à Madagascar. Ancienne fondatrice d'Autisme Madagascar, elle travaille aujourd'hui comme responsable de programme dans une ONG internationale qui se consacre à l'autonomisation des personnes handicapées.
Nous sommes au mois de juin, et le froid se fait sentir jusqu’aux os. Accroupie dans ma cabane en terre d’argile, je refuse de mettre le nez dehors. J’alimente le feu avec quelques branches ramassées la veille, mais la chaleur n’arrive pas à percer. Il est pourtant dix heures du matin. Un silence presque macabre m’entoure, mais j’y suis désormais habituée. C’est la vie que j’ai choisie.
Mon prénom est Valisoa. Enfin, c’était mon prénom, car depuis que je me suis installée dans ce petit village perdu, dans un recoin oublié de Trambosy, à Njaliana, je me fais appeler Felana.
De nouveau, le vent fouette les feuilles séchées des eucalyptus dehors. Un léger crachin commence à tomber. Ce n’est pas encore le coeur de l’hiver, mais ce froid est vraiment trop intense. Ou alors, est-ce parce que je me trouve au beau milieu de nulle part ? Il est de notoriété publique que la région de Tsinjorano est l’une des plus froides de Zarivoa quand vient l’hiver. Ou peut-être est-ce parce que j’avais l’habitude de m’emmitoufler dans des doudounes bien chaudes et des bottes en cuir lorsque je vivais à Antarivoa… Ici, porter ce genre d’accoutrement éveillerait les soupçons et la méfiance des gens. Déjà que j’ai eu du mal à me faire une place dans cette communauté très fermée, presque communiste, j’ai tout intérêt à rester invisible pour ma sécurité.
Si, il y a six mois, j’avais su que cette décision m’obligerait à m’installer ici — cachée, voire en cavale — j’aurais sans doute mieux pesé mes actes. Mais souvent, ce sont les choses que l’on minimise qui nous mènent à notre perte.
Je vais vous raconter mon histoire.
J’étais une femme brillante, disait-on, pleine d’avenir. J’occupais un poste stratégique, envié par beaucoup, redouté par certains : conseillère auprès de la Présidence de la République de Zarivoa. J’avais à peine trente ans. Les réunions feutrées au palais d’Amborivato, les notes confidentielles, les accords bilatéraux, c’était mon quotidien.
Mon travail consistait surtout à identifier les opportunités de développement et les partenaires capables d’accompagner ces projets. J’étais si fière de moi : la petite Valisoa, issue d’une famille modeste, était devenue une grande dame, qui côtoyait les hautes sphères. D’autant plus que mon ascension à ce poste était uniquement le fruit de mon travail acharné, et non d’une quelconque affiliation politique. Mais bien entendu, personne n’y croyait. Et surtout, pour garder mon poste, il fallait bien finir par choisir un camp.
Mais ce dont j’étais surtout fière, c’était de pouvoir apporter ma pierre à l’édifice. De participer activement au développement de mon pays. Ce n’était pas un simple discours, ni une promesse vide de sens, mais une action concrète, palpable et mesurable.
C’est dans ce cadre que j’ai été associée à un projet de coopération Zarivoen-Oravetskian. Officiellement, il s’agissait de développement minier, de transfert de technologies agricoles et de renforcement sécuritaire. En réalité… c’était tout autre chose.
Les premiers doutes sont venus en silence, comme le vent qui s’infiltre par les fissures d’un mur. Des documents manquants, des rapports contradictoires, des experts oravetskians qui semblaient davantage intéressés par nos données géographiques sensibles que par nos ressources naturelles. Puis, il y a eu ces réunions informelles, dans des hôtels discrets, à des heures improbables, où les mots employés étaient toujours trop vagues, trop codés.
Je me souviens particulièrement d’une soirée au Carlton, dans une salle louée sous un nom fictif. Il y avait le ministre de l’Économie, deux représentants oravetskians, dont un se faisait appeler seulement "Alexei", et Randriamihaja, un homme d’affaires malgache au carnet d’adresses tentaculaire.
– Nous avons besoin d’un accès prioritaire aux cartes satellites les plus précises, disait Alexei, calmement, en français à l’accent hésitant. Pour des raisons… stratégiques.
– Les données de l’Institut Géographique National sont déjà à votre disposition, avait rétorqué le ministre, visiblement mal à l’aise.
– Non, non, pas assez précises. Nous voulons aussi les relevés de terrain. Et les anciennes cartes militaires. Cela facilitera le projet.
– Quel projet, précisément ? avais-je osé demander, sans détour.
Un silence. Puis un sourire figé d’Alexei.
– Le développement de corridors économiques. Rien de plus.
– Vous voulez des cartes des zones inhabitées, précisa Randriamihaja, en me lançant un regard lourd de sous-entendus. Juste pour planifier les infrastructures.
J’avais senti alors qu’on me testait. Qu’on jaugeait jusqu’où j’étais prête à me taire, ou à jouer le jeu.
Et ce soir-là, pour la première fois, j’ai eu froid. Pas à cause de la climatisation trop forte. Mais parce que j’ai compris que quelque chose de beaucoup plus vaste était en train de se jouer, et que j’étais peut-être déjà allée trop loin.
Ce qui m’a dérangée encore plus après cette réunion secrète, c’était la soirée — ou plutôt la matinée — qui a suivi. Nous avions terminé notre rencontre vers une heure du matin, et Randriamihaja nous avait invités, le ministre et moi, à partir, car il réservait une petite fête pour les oravetskians.
Sur le moment, je ne me suis pas posé de questions, même si c’était visiblement une forme de pot-de-vin que le milliardaire offrait au vu et au su de l’État, sans la moindre inquiétude ni remords.
Mais dans le parking de l’hôtel, la vue de trois jeunes filles descendant du V8 de Randriamihaja m’a totalement bouleversée. Il n’y avait aucun doute : ce genre de gros 4x4, dernier modèle, vitres teintées, immatriculation provisoire, ne court pas les rues d’Antarivoa. Et les jeunes filles, dans leurs robes moulantes à peine plus longues que cinq pouces, perchées sur des talons de neuf centimètres, semblaient si jeunes... Je jurerais qu’elles étaient mineures. Quinze, peut-être seize ans.
Une vision d’horreur s’est imposée à moi. Mes jambes se sont mises à flageoler. Le ministre s’est tourné vers moi. Je savais pertinemment qu’il avait vu la même chose que moi. Mais il a choisi de ne rien voir.
Il est monté dans sa voiture, me laissant seule face au froid… et à l’abîme qui s’ouvrait sous mes pieds.
Je ne suis pas paranoïaque. Je me suis simplement mise à poser des questions. À fouiller un peu plus que de raison. C’est là que j’ai commencé à déranger.
Les négociations se sont poursuivies. Je n’avais plus vraiment le coeur à ce que je faisais, car mes investigations avaient confirmé mes doutes. J’ai même découvert pire : toutes ces personnes qui gravitent autour de moi, et qui prétendent oeuvrer pour le développement de notre pays, ne sont que des traîtres.
Je ne dis pas que je suis irréprochable, non. Moi aussi, j’ai usé à plusieurs reprises de mon statut pour obtenir des faveurs, auprès de certaines entreprises ou de certaines personnes. Mais une opération de cette envergure… c’est tout simplement une atrocité.
Bien sûr, c’est Randriamihaja le véritable bénéficiaire de ce projet. C’est comme si ce pays lui appartenait, comme s’il avait le droit de le vendre au plus offrant, tel un vulgaire bout de pain.
Il s’agit d’un gisement d’or dans le nord du pays, à proximité de Imahazava, dans la région de Vohitaly. Le gisement en question se trouve à une centaine de kilomètres de là, en direction de Ankarivo, sur une route secondaire impraticable, surtout pendant la saison des pluies.
Cette zone est une zone humide, protégée. Un véritable sanctuaire écologique, niché au nord-est de Zarivoa. Dans ces forêts tropicales épaisses on y trouve des espèces que l’on ne retrouve nulle part ailleurs sur la planète. Des lémuriens rares, sautent avec grâce d’arbre en arbre ; des caméléons aux couleurs éclatantes, se fondent dans les feuillages denses ; des orchidées uniques poussent à même les troncs, et des grenouilles minuscules chantent au creux des ruisseaux cristallins.
Et il n’y a pas que la nature. Une vingtaine de villages vivent au rythme de cette forêt. Leurs traditions, leur savoir-faire, leurs chants, leur langue même sont intimement liés à ce territoire. Ils cultivent le riz sur des terrasses escarpées, récoltent le miel sauvage, pratiquent la médecine par les plantes, enseignent à leurs enfants les noms des oiseaux par leur chant.
Mais si ce projet horrible voit le jour, tous ces êtres vivants — animaux, végétaux, humains — seront délogés. Chassés. Écrasés au nom du profit. Leurs voix se perdront dans le vacarme des machines. Et moi, je serai complice, par mon silence, de cette disparition.
Comme j’ai quelques relations parmi les activistes environnementaux, j’ai pris la décision de leur envoyer quelques copies des dossiers que j’avais. Ce n’était pas une décision anodine. À ce stade, je savais que je franchissais une ligne invisible, que je devenais, aux yeux du pouvoir, une menace. Mais je ne pouvais plus me taire.
J’ai commencé prudemment. Un message discret ici, un appel codé là, en utilisant des canaux que je savais à peu près sûrs. J’ai contacté Salohy, une ancienne camarade de l’université, aujourd’hui engagée corps et âme dans la défense des zones forestières du nord-est. Elle n’a posé qu’une seule question : « Est-ce que tu es sûre ? » J’ai répondu que je n’étais sûre de rien, sauf d’une chose — le silence me rendrait complice.
Je savais que c’était risqué. Mais ce qui m’effrayait le plus, ce n’était pas la répression. C’était le sentiment que tout le monde savait — et fermait les yeux. Que l’indignation était devenue un luxe. Et que, si personne ne sonnait l’alerte maintenant, il n’y aurait bientôt plus rien à protéger.
Salohy a bien travaillé. En quelques semaines à peine, les premières secousses ont commencé à se faire sentir sur le terrain. Des murmures ont parcouru les sentiers rouges et poussiéreux de Imahazava, jusqu’aux confins des hameaux isolés. Les paysans, les éleveurs, les associations... tous ont commencé à comprendre que cette "coopération minière stratégique" n’avait rien d’un miracle économique. Et quand la vérité a émergé — que leurs terres seraient sacrifiées, que leurs forêts seraient rasées, que leurs enfants n’auraient plus d’avenir ici —, la colère a éclaté comme un feu de brousse.
Ce n’était pas une colère violente, pas encore. C’était une colère digne. Organisée. Des marches ont été improvisées, des banderoles brandies. Des femmes ont marché en tête, des enfants accrochés à leurs lambas. Des anciens ont pris la parole à la place publique, rappelant l’histoire de leurs ancêtres qui ont vécu de ces forêts, de ces rivières, de cette terre généreuse. « Tsy amidy ny tanindrazana ! » criait-on. On ne vend pas la terre des ancêtres.
Les premières vidéos ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Les slogans étaient simples, mais poignants. « Tsy mila orinasa mitondra fahapotehana ! » (Pas d’entreprise qui apporte la destruction !) Les visages de ces gens, leur dignité, leur désespoir, ont traversé les écrans.
Mais l’État n’a pas tardé à réagir. Le masque est tombé, et avec lui, la promesse d’un dialogue démocratique. Ce n’était plus qu’une question de temps avant que la répression ne s’abatte sur ceux qui avaient osé lever la tête.
À Imahazava, l’armée est arrivée une nuit, sans sommation. Ils disaient maintenir l’ordre. En réalité, ils sont venus écraser la voix du peuple. Des cases ont été brûlées. Des femmes battues. Des hommes traînés hors de chez eux. On parle d’une cinquantaine de morts. Officiellement, il ne s’est rien passé.
Et puis, il y a eu Salohy.
On l’a retrouvée dans une ruelle de la capitale. Exécuté. OEuvre de l’illustre Randriamihaja. Une balle dans la nuque, comme on liquide un traître, un gêneur. Aucun communiqué. Aucun procès. Aucune enquête. Juste un silence épais, pesant. Comme si sa mort n’avait jamais eu lieu.
Je n’ai même pas eu le courage d’aller à ses funérailles. Trop risqué. Trop surveillé. Alors j’ai rassemblé quelques affaires, juste l’essentiel, les plus discrètes. J’ai retiré la batterie de mon téléphone et je l’ai laissé là, sur la table du salon, comme on ferme une page qu’on n’aura jamais le courage de relire.
J’ai pris le premier taxi venu. Je lui ai demandé de m’emmener retirer un peu de liquide au distributeur le plus proche. Pendant ce temps, j’ai gribouillé un mot sur une vieille feuille froissée que j’ai trouvée dans mon sac, à l’intention de ma mère. Un mot simple, sans détails, juste assez pour qu’elle sache que je suis en vie. Je l’ai remis au chauffeur, accompagné de son numéro et d’un regard implorant. Je l’ai aussi bien payé, espérant qu’il prenne la chose à coeur.
Puis j’ai filé vers la gare routière, le coeur battant. Je suis montée dans le premier taxi-brousse en partance pour le sud, peu importe la destination. Il fallait juste partir, mettre de la distance, me fondre dans le silence.
D’abord Isohy, où je suis restée trois jours, noyée dans la foule des touristes aventureux. Puis Besira, où j’ai trouvé refuge une semaine durant, dans l’anonymat de ses rues brumeuses. Ensuite, Trambosy. Et enfin, ici. Njaliana, dans l’espoir que les mains tentaculaires et empoisonnées de Randriamihaja ne me rattraperont pas.
+++
Ce texte vous a plu ? Alors soutenez notre travail de manière ponctuelle, mensuelle ou annuelle via l’un de nos abonnements !
Vous ne voulez plus manquer aucun texte sur Literatur.Review ? Alors inscrivez-vous ici !
Cette histoire a remporté le prix littéraire africain 2025 dans la catégorie prose, dans le cadre du programme « Narratives Against Poverty in Africa » (Récits contre la pauvreté en Afrique), un programme d'écriture africain qui remet en question les représentations unilatérales du continent à travers des récits créatifs et autodéterminés. Le prix récompense la poésie, la prose et les formes hybrides ; les œuvres sélectionnées bénéficient d'une visibilité internationale et sont publiées dans une anthologie africaine. Cette initiative, qui combine concours, publication, bourses et mentorat, a été fondée par Mbizo Chirasha.