Quand un mur fait son apparition dans un conte pour enfants

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Quand un mur fait son apparition dans un conte pour enfants

Réalité et imagination dans la littérature jeunesse palestinienne et israélienne
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Loaay Wattad

Loaay Wattad est un sociologue de la culture spécialisé dans la littérature jeunesse palestinienne et israélienne, avec un intérêt particulier pour les questions politiques, les frontières et l'enfance. Il est boursier EUME au Forum Transregionale Studien de Berlin et boursier postdoctoral Minerva à l’Université libre de Berlin. Il est également conseiller pour les collections de littérature jeunesse en arabe et en hébreu à la Bibliothèque internationale de la jeunesse de Munich. Ses recherches explorent les intersections entre littérature, politique et enfance, en accordant une attention particulière à la littérature jeunesse palestinienne.

J'ai grandi à Jatt, un petit village palestinien situé dans les territoires de 48. Enfant, j'entendais souvent ma grand-mère parler d'un autre village appelé Zita. Elle en parlait avec cette familiarité qu'on réserve aux lieux que l'on connaît intimement. Elle s'y était souvent rendue, me disait-elle. Elle y allait facilement, à pied.

Pendant des années, Zita n’a existé pour moi qu’à travers ses récits. Ce village, j'en connaissais le nom, mais guère plus. Je n’avais jamais arpenté ses rues, ni visité ses maisons, ni rencontré qui que ce soit qui y habitait. Dans la géographie de mon enfance, Zita appartenait moins à mon paysage environnant qu’à celui de la mémoire de ma grand-mère. Il m’a fallu des années pour comprendre quelque chose de remarquablement simple : Zita était là, tout près.

Jatt et Zita sont des villages voisins, Jatt à l’ouest et Zita à l’est. Ma grand-mère les avait connus comme faisant partie d’un paysage que l’on pouvait traverser à pied. La géographie politique dont j’ai hérité, moi, racontait une autre histoire : Zita était de l’autre côté.

En arabe, on parle parfois d’un lieu lointain et presque inaccessible comme « Akher al-Denia » — le bout du monde. C’est ainsi que Zita existait dans mon imagination d’enfant : l’un des endroits géographiquement les plus proches de mon village, et pourtant incroyablement lointain.

La frontière a changé à mesure que je grandissais. Enfant, je me souviens surtout d’un fil barbelé, une clôture qui marquait la séparation mais restait presque transparente. Plus tard, après avoir quitté Jatt pour étudier à l’université de Tel-Aviv, je suis rentré chez moi et j’ai découvert un paysage transformé. Là où je me souvenais d’un fil barbelé, il y avait désormais du béton. La frontière presque transparente de mon enfance était devenue un haut mur. Le mur de séparation israélien. 

La construction du mur de séparation a commencé en 2002, pendant la deuxième Intifada. Israël l’a présenté comme une mesure de sécurité destinée à prévenir les attentats, mais son tracé ne suivait pas simplement la Ligne verte : de larges tronçons ont été construits à l’intérieur de la Cisjordanie occupée, redéfinissant ainsi les déplacements des Palestiniens, leur accès aux terres et leur géographie quotidienne. Pour de nombreux Palestiniens, le mur ne se présentait donc pas comme une frontière politique abstraite, mais comme un obstacle aux déplacements quotidiens comme se rendre dans un champ, à l’école, dans une ville voisine ou chez un membre de la famille.

Ma grand-mère avait connu Zita comme un endroit où l’on se rendait à pied. Pour ma part je l'avais connu comme un endroit dont on entendait seulement parler. Désormais, c’était un endroit que je ne pouvais même plus voir.

Plus tard seulement, j’ai compris ce qui était si troublant dans cette géographie. Le mur avait fait bien plus que restreindre les déplacements entre deux lieux voisins. Il avait transformé un village bien réel en un lieu imaginaire.

C’est peut-être pour cela que je me suis intéressé aux murs dans la littérature jeunesse. Les livres pour enfants en regorgent : des murs qui séparent des royaumes, des maisons, des familles, des animaux et des peuples ; des murs qui protègent ou emprisonnent ; des murs qu’on escalade, qu’on brise, qu’on peint ou qu’on survole. Ils semblent poser une question simple : qu’y a-t-il de l’autre côté ?

Mais la lecture de livres pour enfants palestiniens et israéliens traitant du mur de séparation m’a amené à me poser une autre question : qu’advient-il du mur lui-même lorsqu’il fait son entrée dans un conte pour enfants ?

Je me suis vite rendu compte que cette question ne pouvait trouver de réponse en me limitant aux livres palestiniens et israéliens. Un mur fait partie de ces objets d’une simplicité trompeuse auxquels la littérature jeunesse peut donner presque n’importe quelle signification. Il peut marquer une frontière politique ou un royaume imaginaire, protéger ceux qui se trouvent à l’intérieur ou exclure ceux qui sont à l’extérieur, séparer des ennemis ou dissimuler quelque chose que nous ne pouvons pas comprendre. Pour comprendre le mur à côté duquel j’avais grandi, je devais d’abord m’intéresser à d’autres murs.

Buchcover The Wall

Des murs partout

Au cours de ma bourse à la International Youth Library à Munich, j’ai commencé à rassembler des livres pour enfants dans lesquels les murs, les clôtures et autres barrières jouaient un rôle central. Ce qui avait commencé comme une recherche de livres sur les frontières politiques s’est rapidement élargi. Les murs semblaient être partout, mais tous ne jouaient pas  le même rôle narratif. Certains séparaient des pays ou des communautés ; d’autres, des voisins, des étrangers ou des royaumes imaginaires. Certains étaient construits pour exclure, d’autres pour protéger. Et certains existaient presque exclusivement dans l’esprit de ceux qui se trouvaient de part et d’autre.

Dans The Wall: A Timeless Tale (2019), de Giancarlo Macrì et Carolina Zanotti, un roi observe la multitude des personnes qui peuplent son royaume et décide que celles qui ne lui ressemblent pas doivent partir. À mesure que les personnages disparaissent, le livre lui-même commence à se vider : les foules exubérantes aux visages de toutes les couleurs cèdent la place à des pages de plus en plus vides, jusqu’à ce qu’un mur en relief surgisse du centre de l’ouvrage. La morale de l’histoire, c’est que l’exclusion finit par se retourner contre elle-même. Le roi a besoin de jardiniers, d’artistes, de constructeurs et d’autres personnes qualifiées, mais il se rend compte qu’il les a tous bannis. Finalement, le mur s’effondre et le royaume, à nouveau peuplé et haut en couleur, refait surface. Ce mur est ici une fable politique délibérément universelle : une barrière engendrée par la xénophobie qui appauvrit la société qu’elle est censée protéger. 

Buchcover Others

D’autres livres présentent cette barrière de manière moins explicitement politique. Le récent ouvrage de Kobi Yamada et Charles Santoso Others : A Story for All of Us (2026), par exemple, remplace le béton par une haie. Deux enfants se tiennent à côté et s’interrogent sur les personnes vivant « là-bas ». Au début, la différence est imaginée de manière presque fantastique : peut-être que ces autres ont des ailes ou des tentacules ; peut-être sont-ils des machines. Peu à peu, les questions deviennent plus banales et plus intimes : pensent-ils, ressentent-ils, ont-ils peur, aiment-ils leur famille ? Ici, la barrière est avant tout épistémologique. Ce qui nous sépare « d’eux », ce n’est pas seulement la haie, mais toutes les barrières qu'on a imaginées en l’absence de contact. L’histoire n’a donc pas besoin de démolir un mur ; elle doit démanteler une idée de l’Autre. 

Il existe des murs encore plus étranges. Dans The Wall of Mr. Mo (2022), un rhinocéros devient obsédé par la construction d’un mur extraordinaire autour de sa maison. Plus il y travaille, plus le mur s’élève et se complexifie, attirant la curiosité de ses voisins. Pourtant, ce projet de construction finit par générer précisément cette sociabilité qu’un mur semble destiné à empêcher : d’autres personnes se rassemblent, participent et transforment la construction ainsi que l’espace qui l’entoure. Visuellement, le livre oppose à plusieurs reprises cet énorme mur jaune à de minuscules maisons et personnages, rendant sa disproportion presque comique ; à la fin, la couleur et le mouvement se sont répropagés dans la communauté environnante. 

Buchcover The Wall of Mr. Mo

Et puis il y a des livres dans lesquels le mur devient l’histoire elle-même. L’ouvrage de Bogusław Janiszewski et Max Skorwider Mauern (2022) de Bogusław Janiszewski et Max Skorwider fait du Mur de Berlin le sujet d’un album documentaire visuellement riche : le mur n’est pas une division abstraite entre deux peuples imaginaires, mais une structure politique bien réelle dont la construction, la surveillance, les franchissements, les évasions et l’effondrement final doivent être expliqués aux enfants. Dans ce genre d’ouvrages, le mur ne peut pas simplement symboliser la séparation en général. Sa signification dépend de qui l’a construit, quand, dans quel but, à qui on a empêché de le franchir, et ce qu’il est advenu des personnes qui ont tenté de le faire.

Considérés dans leur ensemble, ces livres m’ont fait prendre conscience que « le mur » n’est guère un motif unique. Sa signification ne dépend pas simplement de ce qu’il sépare, mais de l’histoire que raconte un livre sur les raisons de cette séparation — et sur ce qui, le cas échéant, pourrait la surmonter.

C’est à ce moment-là que mes recherches à Munich m’ont ramené à Jatt et Zita. La question n’était plus simplement de savoir pourquoi les murs apparaissent si fréquemment dans les livres pour enfants, mais plutôt quel genre d’histoire un mur particulier nous permet de raconter. Car dès lors qu’un mur est détaché de son contexte historique, il devient remarquablement facile de rendre ses deux côtés identiques : deux royaumes, deux voisins, deux enfants qui se méprennent l’un sur l’autre. Mais un mur historique soulève des questions plus complexes. Qui l’a construit ? Qui peut le franchir ? Quels déplacements régule-t-il ? Et que se passe-t-il lorsqu’un livre pour enfants choisit de répondre à ces questions — ou de les éluder ?

Buchcover Mauern

Quand le mur devient une métaphore

Lorsque je me suis détournée du corpus international pour m’intéresser à la littérature jeunesse israélienne, j’ai trouvé relativement peu de livres traitant directement du mur de séparation. Le plus souvent, le mur apparaissait quelque peu détaché de la réalité politique, transformé en une histoire plus universelle de division, de peur et de réconciliation.

L’un des exemples les plus révélateurs est en réalité antérieur au mur de séparation lui-même. L’ouvrage d’Ephraim Sidon Uzu et Muzu de Kakaruzu (1987), illustré par Yossi Abolafia, raconte l’histoire de deux frères qui vivent heureux ensemble jusqu’à ce qu’une querelle ridicule les sépare. Un mur est érigé au milieu de leur maison commune, et au fil des générations, la raison initiale du conflit tombe dans l’oubli. Il ne reste plus que la peur. Chaque camp invente des histoires de plus en plus monstrueuses sur les gens vivant de l’autre côté du mur, jusqu’à ce que deux descendants finissent par se rencontrer et découvrent qu’il n’y a pas de monstres là-bas du tout. Le mur s’effondre en même temps que le fantasme de l’ennemi. 

La date a son importance. Publié en 1987 — quinze ans avant le début de la construction du mur de séparation israélien —, le livre ne pouvait pas faire référence à cette structure en béton qui allait plus tard redessiner le paysage d’Israël et de la Cisjordanie. Pourtant, il est difficile aujourd’hui de lire *Le mur* de Sidon et Abolafia sans le percevoir différemment. Les illustrations d’Abolafia jouent ici un rôle important : elles situent l’histoire dans un univers délibérément lointain, presque folklorique, plutôt que dans un paysage israélien ou palestinien reconnaissable. 

Uzu and Muzu

Cette distance permet au mur de fonctionner comme une fable. La séparation commence par une querelle absurde, perdure parce que les deux camps cessent de se rencontrer, et prend fin lorsque leurs descendants finissent par se rencontrer. Le mur n’est donc pas avant tout une structure de pouvoir territorial ou politique. Il est la matérialisation d’une peur réciproque, d’une haine héritée et des récits que chaque camp raconte à propos de l’autre.

Une logique narrative similaire apparaît de manière plus explicite dans Butterflies of Hope (2012) de Talia Ganel-Joya. Au cœur de l’histoire se trouvent deux garçons — l’un israélien, l’autre palestinien — qui s’appellent tous les deux Amir. Ce nom commun n’est pas le fruit du hasard. Le récit présente les enfants comme des images miroir de part et d’autre d’un clivage politique : deux enfances, deux camps, mais fondamentalement le même enfant. Le mouvement littéraire tend donc vers la reconnaissance. Il s’agit de dépasser les catégories qui les séparent pour découvrir les similitudes qui se cachent derrière.  

Cette structure est poussée presque jusqu’à la parodie dans Yeshvanimadia (2015), sous-titré L’histoire complète et plutôt étonnante d’une terre pour deux peuples. Ses deux populations sont absurdement différentes : à Yeshvania, tout le monde est assis, tandis qu’à Amadia, tout le monde est debout. Leur frontière traverse même l’épicerie locale, entre les légumes et les produits laitiers. Le conflit s’intensifie, une barrière redoutable s’élève entre les deux pays, et finalement, un prince d’un côté rencontre une princesse de l’autre. 

Buchcover Yashvani

L’absurdité est précisément le cœur du propos. En remplaçant les Israéliens et les Palestiniens par des corps définis par le fait d’être assis ou debout, Geffen dépouille la différence de son contenu historique. Aucune histoire rivale n’est nécessaire pour comprendre le conflit ; aucun récit concernant la terre, les déplacements, l’occupation, la sécurité ou la souveraineté n’est nécessaire. La différence elle-même est devenue ridicule. La solution peut donc elle aussi se dessiner entre personnes : la rencontre, l’amour et l’apprentissage du vivre-ensemble. 

Ces livres ne sont pas identiques, et ils ne représentent pas non plus l’ensemble de la littérature jeunesse israélienne. Mais placés côte à côte, ils révèlent un mécanisme récurrent de l'imagination. Le mur politique devient un mur relationnel. Au lieu de se demander avant tout qui a construit la barrière, quelle terre elle traverse ou quels déplacements elle restreint, les récits s’interrogent sur les raisons pour lesquelles les deux camps se craignent, se haïssent ou ne parviennent pas à se comprendre. L’asymétrie politique se traduit par une symétrie narrative : deux frères, deux peuples, deux Amir, deux royaumes.

Cette transformation présente un attrait évident, en particulier dans la littérature jeunesse : elle rend la réconciliation imaginable. Si les murs sont entretenus par les préjugés ou une peur héritée, la rencontre peut les faire tomber. Mais cette stratégie littéraire a aussi un coût. La symétrie n’est pas seulement un idéal éthique ; c’est aussi une technique narrative. Dès lors que les deux parties occupent des positions équivalentes de part et d’autre de la page, il devient plus facile de laisser de côté les questions difficiles : qui a construit le mur ? Qui contrôle ses portes ? Qui doit demander la permission pour le franchir ?

Buchcover Dragon of Betlehem

J'ai alors commencé percevoir le caractère différent des livres israéliens — non parce que les murs allégoriques seraient une spécificité israélienne, mais parce qu’ici, l’allégorie coexiste avec un mur bien réel. Leurs murs ressemblent souvent au mur universel de la fable — le mur entre nous et eux, entretenu par la peur et surmonté grâce à la reconnaissance. Hors du livre, pourtant, le mur n’est pas une allégorie. Lorsqu’un mur chargé de spécificité historique est transformé en une histoire universelle où deux camps apprennent à se voir l’un l’autre, on y gagne certes quelque chose — la possibilité de l’empathie— mais autre chose peut disparaître : l’histoire.

Les livres palestiniens partent d’un problème presque opposé. Leurs enfants n’ont généralement pas besoin de découvrir qu’il y a des êtres humains de l’autre côté du mur. Ils savent déjà qui — ou quoi — s’y trouve : un ami, une grand-mère, une orangeraie, une source, un autre village palestinien. Leur problème n’est pas de savoir comment reconnaître l’autre côté, mais plutôt de savoir comment l’atteindre.

 

Quand le mur refuse de devenir une métaphore

Dans ces récits, le mur peut revêtir des significations symboliques, mais il cesse rarement d’être un obstacle matériel. Il traverse des paysages reconnaissables, interrompt des itinéraires familiers et met hors de portée des lieux auparavant accessibles. Plutôt que de transformer le mur en une histoire sur les relations entre les deux camps, ces livres s’interrogent sans cesse sur ce qu’il advient de la vie quotidienne lorsque le déplacement lui-même devient le problème.

Dans In One Space (2008), par exemple, le mur sépare deux enfants qui se connaissent déjà. Il n’y a pas d’hostilité initiale à surmonter, ni de révélation selon laquelle l’enfant de l’autre côté de la barrière est « exactement comme moi ». L’amitié précède la séparation. Les enfants improvisent plutôt un moyen de préserver leur relation, en faisant voler des cerfs-volants par-dessus le mur. Le cerf-volant ne détruit pas la barrière. Il découvre un espace dans lequel celle-ci est momentanément moins puissante : le ciel.

Cette distinction apparaît encore plus clairement dans Behind the Wall (2018) de Nuha Subeih et Ismail Dweik. Ici, la séparation n’est pas principalement un état psychologique entre deux communautés. Le mur — ou la clôture — entrave la circulation ordinaire à travers le paysage. Michmicha ("abricote"), une brebis, veut atteindre la source de l’autre côté et ne comprend pas pourquoi le chemin qui devrait lui être ouvert a été fermé. La simplicité apparente de cette histoire animale rend sa question centrale presque enfantine : pourquoi un élément du paysage devrait-il déterminer où un être vivant a le droit d’aller ? Le récit commence donc non pas par la peur de l’Autre, mais par l’étrangeté de la restriction elle-même.

C’est l’une des différences les plus importantes que j’ai relevées entre les deux corpus. Dans de nombreux récits israéliens, le problème narratif peut être décrit de manière horizontale : il y a deux camps, chacun tourné vers l’autre, et l’histoire pose la question de savoir s’ils peuvent surmonter la peur qui les sépare. Dans les livres palestiniens, le problème est souvent spatial : il y a un endroit où l’enfant veut se rendre, et quelque chose l’empêche de faire le trajet. Le mur est moins une frontière entre des identités qu’une technologie qui réorganise la géographie du quotidien, transformant ce qui est géographiquement proche en quelque chose de pratiquement inaccessible.

Ainsi, dès lors que les déplacements au sol deviennent difficiles, la littérature enfantine palestinienne se tourne sans cesse vers le ciel. 

L’ouvrage de Dima Suhweil, Iman et le cerf-volant (2008), illustré par Dima Abu al-Haj, s’ouvre sur un festival de cerfs-volants à Gaza. Un cerf-volant magique invite Iman à s’envoler vers le ciel, l’emportant au-dessus d’un monde façonné en contrebas par les avions militaires, les armes et la violence. Le cerf-volant est donc bien plus qu’un simple symbole d’espoir. Il crée une géographie temporaire dans laquelle un enfant palestinien peut se déplacer autrement.

L’ouvrage de Huda El Shuwa The Dragon of Bethlehem (2017), illustré par Hanane Kai, rend ce mouvement vertical encore plus explicite. Son protagoniste, Khedr, est un garçon de seize ans vivant dans le camp de réfugiés de Dheisheh, près de Bethléem, qui n’a jamais vu la mer ni visité Jérusalem. C’est alors qu’un dragon apparaît et l’emmène dans les airs, au-dessus de Bethléem, de Jérusalem et du paysage environnant. 

Ce récit fantastique accomplit quelque chose d’important sur les plans politique et esthétique. Il ne prétend pas que le mur a disparu. Khadr ne découvre pas non plus que le problème tenait simplement à son incapacité à comprendre les gens qui se trouvent de l’autre côté. Au contraire, le dragon modifie l’échelle à partir de laquelle le paysage peut être contemplé. Depuis le sol, la Palestine est vécue à travers des interruptions : camp, poste de contrôle, mur, route, ville inaccessible. Vus du ciel, ces fragments peuvent momentanément être perçus comme les éléments d’un paysage continu.

Les livres palestiniens créent ainsi un paradoxe qui me paraît de plus en plus intéressant : plus la restriction est concrète, plus les moyens de déplacement deviennent fantastiques. Souvent, la fantaisie palestinienne confère précisément à ses jeunes protagonistes les capacités que la géographie politique leur refuse : l’invisibilité, le vol, le passage magique ou des itinéraires alternatifs.

Le ciel, cependant, n’est pas simplement un espace libre. Les livres pour enfants palestiniens savent qu’il est lui aussi occupé. Le cerf-volant d’Iman s’élève dans un ciel menacé par des avions militaires ; Khedr entend des drones au-dessus de Dheisheh. Cela crée une autre opposition, absente de la simple image du « survol du mur ». Le ciel recèle deux formes de vol radicalement différentes : d'un côté le vol technologique de la surveillance et de la puissance militaire, de l'autre le vol fragile et imaginatif des enfants, des cerfs-volants, des papillons et des dragons.

Le mur palestinien devient lui aussi symbolique — mais par le biais d’un autre procédé littéraire. Il peut symboliser l’enfermement, la fragmentation ou une continuité interrompue, mais il reste un obstacle auquel les personnages se heurtent physiquement. L’imaginaire ne transforme pas le mur en autre chose. L’imaginaire transforme la capacité de l’enfant à se déplacer par rapport à lui.

 

La géographie de l’imagination

Voilà qui me ramène à Zita. Ma grand-mère n’avait pas besoin d’imaginer un dragon ou un cerf-volant pour se rendre au village voisin. Elle s’y rendait à pied. Du temps de mon enfance, ce même trajet était passé du domaine de la géographie ordinaire à celui du récit. Zita se trouvait toujours juste de l’autre côté du paysage par rapport à Jatt, mais elle appartenait à un monde que je ne connaissais que par la mémoire et l’imagination et non par l’expérience.

C’est peut-être là le rôle ultime des murs dans la littérature enfantine : ils ne se contentent pas de diviser l’espace ; ils réorganisent l’imaginable. Les livres israéliens et palestiniens dont il est question ici réagissent à cette division de manières très différentes. Dans plusieurs récits israéliens, le mur est dissocié des conditions politiques qui l’ont engendré et se transforme en métaphore de la peur réciproque, de l’incompréhension et de l’échec de la reconnaissance. Cette approche rend la réconciliation imaginable, mais souvent au prix d’une symétrie : les deux camps apparaissent comme tous deux séparés par un mur dont les constructeurs, les portes et les effets inégaux disparaissent progressivement du récit. La question politique de savoir qui peut se déplacer et qui en est empêché devient une question éthique : pouvons-nous apprendre à nous voir différemment ? Les ouvrages palestiniens ont tendance à résister à cette abstraction. Lorsque les enfants ne peuvent pas traverser, les cerfs-volants, les papillons et les dragons le peuvent. L’imaginaire, en ce sens, n’adoucit pas la réalité politique ; il met à nu ce que cette réalité a rendu impossible.

Telle est peut-être le plus grand pouvoir dont la littérature jeunesse disposeface à un mur : pas nécessairement le faire disparaître, mais du moins faire apparaître la géographie qu’il crée comme étrange plutôt que naturelle ou inévitable. Les livres palestiniens dont il est question ici y parviennent en nous rappelant que des choses qu'on pouvait naguère faire ordinairement nécessitent aujourd’hui de faire appel à l’imaginaire. Ma grand-mère se rendait à pied à Zita—j’ai grandi en entendant des histoires à ce sujet. Quelque part entre ces deux phrases se trouve l’histoire d’un mur — et peut-être aussi la raison pour laquelle la littérature jeunesse ne cesse d’imaginer des moyens de le franchir.


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