Quand je suis tombée amoureuse d’un théâtre un jour !

Rosa Yasin Hassan est une romancière et écrivain syrienne. Elle est née à Damas en 1974 et a étudié l’architecture à l’université. Après avoir obtenu son diplôme en 1998, elle a travaillé comme journaliste, écrivant pour divers périodiques syriens et arabes. Son premier livre est un recueil de nouvelles, publié en 2000 sous le titre A Sky Tainted with Light. Elle a également écrit plusieurs romans, à commencer par Ebony (2004), qui a remporté le prix Hanna Mina. Son troisième roman, Hurras al-Hawa (Guardians of the Air, 2009), a été sélectionné pour le Arabic Booker Prize. Elle est membre du Pen Club International depuis 2015 et enseigne la fiction arabe contemporaine à l’université de Hambourg. Elle vit en exil en Allemagne depuis la fin de l’année 2012.
Les énergies changeantes des lieux et des personnes
Un jour, je suis tombée amoureuse du théâtre Al Hamra à Damas.
J’y ai découvert un être imprégné d’un calme somptueux : la vie bouillonnait autour de lui, rapide et bruyante, tandis qu’il restait immuable, insensible à tout ce qui se disait sur son importance ou son influence. Il était empli de lui-même, mais affectueux ! Multiple dans ses états, tout comme ses pièces de théâtre : romantique, absurde, existentiel, comique, philosophique, passionné, et parfois musical. Je l’ai aimé dans toutes ses facettes, comme lui m’a aimée dans toutes les miennes. Une relation spirituelle s’est nouée et approfondie entre nous.
Puis est venu un jour difficile, et le temps comme la géographie nous ont éloignés. Mais l’amour est trop puissant pour être brisé et trop souple pour être enfermé dans une condition ou un état. Je rêve encore qu’il m’attend à l’angle de la rue, près de la porte de Salhiya, et je suis certaine que lorsque nous nous retrouverons, nous oublierons en un instant toutes ces années de séparation et que notre amour renaîtra.
Oui, une femme peut tomber amoureuse d’un théâtre, tout comme un homme peut être passionnément épris d’un cinéma. Je connais bien des histoires d’amour de ce genre. Mon père, par exemple, était un amoureux du cinéma Ugarit, dans sa ville natale de Lattaquié. Certains d’entre vous connaissent-ils le cinéma Ugarit ?
Le cinéma Ugarit se trouvait au cœur d’une place qui portait son nom. Il était censé être l’un des plus anciens cinémas de ma ville côtière. Ce lieu occupe une place particulière dans mon cœur, car il fait partie des histoires d’amour que mon père me racontait.
Je l’imagine encore, bien des années après sa disparition, sortant du marché couvert chaque matin au milieu des années 70, traversant la place Ugarit pour se rendre au travail, et se retrouvant face à la splendeur du cinéma Ugarit, majestueux à l’entrée de la place, avant de tourner à gauche. Pendant quelques secondes, son regard se posait sur l’affiche du nouveau film, s’étalant en grand sur la façade : Une forêt de jambes, avec Mahmoud Yassine perdu sous une multitude de jambes féminines séduisantes.
Heureusement que mon père est parti avant d’assister à la destruction de ces lieux qui lui étaient chers. Je n’arrive pas à croire que je puisse dire cela… Mais la mort physique est parfois une bénédiction, celle de ne pas voir nos êtres aimés disparaître sous nos yeux. La façade du cinéma Ugarit, qu’il m’avait décrite avec tant de passion, allait se délabrer, et en moins de quarante ans, l’endroit serait transformé en une effrayante caserne militaire. En face, se dresserait un bâtiment hideux de l’armée, dont la façade, nue, ne porterait plus que des portraits du dictateur et des inscriptions à sa gloire.
Comment aurais-je pu lui décrire cette clôture de fortune, faite de pneus de camions noirs, coupant la place en deux et s’élevant chaque jour un peu plus ? Un mur érigé dans le seul but de défigurer l’espace et d’emprisonner le cinéma, pour que les gens oublient ce qu’il avait été.
(1) Pour approfondir, voir : Lieu, savoir et pouvoir. Michel Foucault et la géographie. Lecture et commentaire : Dr Karam Abbas Arafa. Révision : Dr Atef Motamed. PDF, 2013).
Les lieux ne sont que des miroirs reflétant la vérité de ceux qui les habitent, les miroirs d’un inconscient collectif.
Quand je pense à tout ce qui est arrivé à ce malheureux cinéma, je ne peux m’empêcher de songer à Michel Foucault et à son idée selon laquelle un lieu « se définit par sa relation avec d’autres lieux, en particulier ceux qui lui sont opposés, et qui expriment d’une manière ou d’une autre les étapes de la vie humaine ». (1)
La relation entre pouvoir, savoir et espace est indissociable. On ne peut dissocier la liberté, les relations sociales et les lieux.
En Syrie, à mesure que le régime resserrait son emprise sur le pays, l’espace public s’est effacé peu à peu de la vie quotidienne. Les significations profondes des lieux, leurs connotations historiques, sociales, affectives et même morales ont été bouleversées de manière brutale.
Au fil des années, le cinéma Ugarit est devenu un centre d’où émanent la terreur et les milices du régime, terrorisant toute la ville et, en particulier, ceux qui avaient osé s’opposer au bain de sang qui ravageait le pays depuis 2011.
À la place de Rushdi Abaza et Nadia Lotfi, c’est désormais Abu Jaafar qui occupe l’espace, organisant ses escadrons de la mort dans les quartiers en feu. Et au lieu de voir Nahid Sharif sortir de la porte du cinéma sous un tonnerre d’applaudissements, ce sont désormais, dans le plus grand secret et un silence glaçant, des corps enroulés dans des draps sales qui en sortent – ceux d’opposants morts sous la torture! Le cinéma est devenu, lui aussi, une prison de torture!
Les villes se nourrissent de l’énergie de leurs habitants, mais pouvait-on imaginer que le destin des places changerait, que le destin des villes et des pays basculerait ?
La place Ugarit était une agora, un centre névralgique à l’époque hellénistique, dans une ville habitée depuis le Paléolithique, il y a près de 125 000 ans. Une ville qui recèle les plus anciennes traces humaines datant du sixième millénaire avant J.-C. à Ras Shamra, ainsi que la première écriture alphabétique de l’humanité.
Une ville aux multiples noms – Lattaquié, Ramitha, Laodicée – aussi variée et bigarrée que ses appellations. Elle a embrassé le christianisme primitif, expérimenté le joug de dizaines de gouvernements et d’occupations, et fut détruite à plusieurs reprises par des tremblements de terre. Mais chaque fois, elle renaissait de ses cendres, comme ses habitants, à l’image du phénix – leur totem.
Elle a connu des révolutions, des famines, des désastres, des tragédies et est toujours restée debout, jusqu’à ce qu’un des siens vienne violer son littoral et défigurent son visage, un visage marqué par le temps mais toujours ensorcelant : celui d’une femme mûre, chargée de la sagesse des anciennes.
Les destins de nos lieux sont liés aux nôtres, tout comme nous sommes façonnés par leur propre destinée
Nos relations avec les lieux ne sont pas si différentes de nos relations avec les êtres humains, ni même de celles que nous entretenons avec nous-mêmes. Elles se construisent de manière à refléter notre rapport à „l’Autre“ : parfois empreintes d’amour, parfois non basées sur la compréhension et l’empathie, ou au contraire sur le rejet et l’incompréhension. Elles sont influencées par nos humeurs, nos expériences, notre mémoire, nos idéologies et notre capacité à accepter la différence.
Et puisque notre relation avec „l’Autre“ est le miroir de notre relation avec nous-mêmes, chaque relation singulière à un lieu reflète une part différente de notre propre identité.
(2) Extrait d’un ouvrage en cours de publication de Nawal Al-Halh, Représentations de la révolution et de l’exil dans le roman arabe après 2011, lauréat du prix AFAC.
La chercheuse et amie Nawal Al-Halh écrit :
„Un lieu est un point de vue particulier sur le monde, qui se cristallise à travers l’interaction entre les personnages et les événements. Il n’existe pas de lieu qui soit décrit autrement que par un point de vue.“ (2)
Si tel est le cas, alors nos liens avec certains de nos anciens lieux sont destinés à se briser, en particulier après les tragédies qu’ont vécues les Syriens depuis 2011. Exactement comme des amitiés et des relations autrefois solides ont volé en éclats.
Mais cela signifie-t-il qu’un lieu peut développer son propre point de vue avec le temps ? Que ceux qui le dominent peuvent en modifier la perception et l’essence même ?
Il existe une relation dialectique, complexe et réciproque entre un lieu et ses habitants. Cette question me hante sans cesse.
Dans la vingt-deuxième règle des Quarante règles de Shams al-Din al-Tabrizi, il est dit : « Quand un véritable adorateur de Dieu entre dans une taverne, celle-ci devient son lieu de prière. Mais lorsque c’est un ivrogne qui y pénètre, elle devient sa taverne.“Cela signifie-t-il que notre interaction avec un lieu le transforme, modifie son essence et son énergie, tout comme il agit sur nous ?
Quand nous pénétrons dans un lieu, nous en percevons la vibration. Il existe des espaces masculins et d’autres féminins. Ibn Arabi ne parlait pas seulement de féminisation linguistique lorsqu’il affirmait :
„Un lieu qui n’est pas féminisé ne peut être fiable.“
Il évoquait une féminisation spirituelle, chargée de l’énergie de la vie, de l’accueil, de l’ouverture, de la diversité et de l’intuition.
Un jour, certains de nos lieux bien-aimés ont changé, devenant hostiles, fermés, masculins et oppressants – tout comme nous avons vu nos propres énergies se transformer.
Un être immuable appelé : Le lieu
Un jour, ma directrice de projet, en quatrième année d’architecture, m’a dit :
„Un lieu est une créature que tu crées. Comme tout être vivant, il se détachera de toi pour mener sa propre existence, avec ses émotions et sa pensée propre. Tu dois l’envisager ainsi !“
Il m’a fallu du temps pour saisir la profondeur de ses paroles, car la compréhension n’est qu’un fruit de notre propre conscience.
Un lieu que nous créons porte en lui des émotions profondes qui interagissent avec ses habitants. Sa personnalité est influencée par son environnement, tout comme il influence à son tour cet environnement. Il capte ce qui se passe en lui et autour de lui, et les autres entendent sa voix, même sans s’en rendre compte.
Ils l’entendent avec leur âme, leur inconscient, même s’ils ne le perçoivent pas avec leur ouïe et leur conscience.
Nous ne nous contentons pas de tracer des lignes sur du papier, puis d’empiler des pierres. Nous donnons naissance à une histoire, celle d’un être plus enraciné que n’importe quel autre sur cette terre – peut-être même plus sensible.
Voilà ce que mes études d’architecture auraient dû être. Mais cela ne s’est jamais déroulé ainsi.
Le problème, c’est que j’appartiens à une génération dont le lien avec le lieu a été en grande partie détruit – tout comme tant d’autres aspects de notre existence dans la Syrie d’Assad.
Tout comme le concept d’identité nationale a été vidé de son sens, celui d’appartenance à un lieu a été lui aussi anéanti.
Alors, comment pourrait-on, un jour, envisager de traiter ces lieux comme des êtres à part entière, dotés d’une identité et de droits propres ?
Le traitement que les autorités réservent aux lieux est similaire à celui qu’elles infligent aux personnes. Les lieux sont des esclaves, tout comme les individus : surveillés, violés, effrayés. L’absence de justice sociale, politique et économique s’est malheureusement manifestée avec une clarté douloureuse à travers l’absence de justice spatiale. La destruction de millions de maisons, de bâtiments et de places après 2011 n’a jamais été dissociée des meurtres, des décès, des arrestations et des déplacements de millions de personnes. L’anéantissement de la mémoire des lieux fait aussi partie de l’effacement de la mémoire du peuple, recréant une nouvelle mémoire et un nouveau récit, celui des tyrans, qui marquera le pays pour longtemps.
Avec le temps, à mesure que le contrôle du régime Baas sur le pays s’intensifiait, ses caractéristiques changeaient et sa beauté ancienne s’effaçait, car les lieux sont l’empreinte du pays. Les bidonvilles qui ont envahi la périphérie des grandes villes, les immeubles laids semblables à des cubes de béton décolorés, le désert qui grignote la verdure du pays… Celui qui compare la Syrie d’aujourd’hui à son passé peine à la reconnaître. Les villes sont comme les êtres humains : elles naissent, passent par l’enfance et l’adolescence, vieillissent et finissent par mourir. Mais en Syrie, la mort des lieux a été forcée : un assassinat délibéré de leur fierté, une destruction de leur charisme ancien, une forme de vengeance implicite. Cette vengeance a de nombreuses causes qui peuvent être analysées sous un prisme social et culturel, mais aussi politique et économique, à travers l’étude des réactions, des sentiments, des pensées et des croyances des habitants. Toutefois, elle s’est manifestée le plus clairement dans l’espace public. Il suffit d’un simple regard sur ses lieux pour identifier à quelle époque politique appartient Damas.
(3) Pour en savoir plus, voir l’article d’Edward W. Soja intitulé : „The City and Spatial Justice“, traduit par Sophie Didier et Frédéric Dufaux, publié en 2009. Voir également : https://www.jssj.org/article/la-ville-et-la-justice-spatiale/.
L’absence du concept de « justice spatiale », développé par l’Américain Edward Soja, était flagrante dans tout le pays. De même, il était évident que les Syriens perdaient chaque jour un peu plus la bataille pour la justice sociale, qui s’avérait aussi être une bataille pour la géographie. Selon Soja, « la justice sociale implique une distribution juste et équitable dans l’espace des ressources ayant une valeur sociale, ainsi que la possibilité de les utiliser ». Son analyse permet d’observer comment l’injustice politique et sociale s’est matérialisée dans l’espace, à travers les politiques d’austérité qui prévalaient dans le pays, mais aussi à travers « les processus de reconstruction qui ont orienté la planification des grandes villes au cours des quarante dernières années ». Il fait ici référence à l’expansion urbaine récente, qui « témoigne d’une inégalité économique grandissante et d’une polarisation sociale accrue ». (3)
Mon ancienne école délabrée, par exemple, n’était pas très différente après avoir été repeinte en blanc et entourée d’une clôture métallique noire ! Sur sa façade trônait toujours l’immense drapeau du Parti Baas arabe socialiste, à côté d’un portrait de « l’illustre camarade Hafez al-Assad », aussi grand que le drapeau lui-même. Les écoles étaient des casernes militaires, chargées de toute la mémoire des casernes. Il en allait de même pour notre école, bien que repeinte en blanc. Il n’a pas fallu longtemps avant que des insultes et des graffitis obscènes réapparaissent sur les murs des toilettes et les portes des sanitaires. L’odeur suffocante d’ammoniaque et d’urine, le sol jonché de saletés et d’excréments… c’était notre école ! Le matin, en découvrant des bancs cassés, des dessins horribles et des injures sur les murs et le tableau noir, nous étions pris d’un rire étouffé. Mais cela provoquait la colère de l’enseignante, qui convoquait le directeur pour nous réprimander sévèrement, avant d’infliger parfois des punitions collectives à toute la classe. Pourtant, rien de ce que nous faisions aux installations ou au mobilier de l’école ne nous faisait ressentir de culpabilité. Les bancs ne nous appartenaient pas, l’école n’était pas à nous, pas plus que les rues où nous jetions nos détritus, ni les équipements publics, les trottoirs, les jardins ou même les arbres ! Un sentiment diffus, inconscient, nous habitait : notre ville ne nous appartenait pas, la plage non plus. Tout autour de nous confirmait ce ressenti : « Vous ne possédez rien ! Vous n’êtes que des invités dans un pays qui appartient au „Père guide“ ».
Avec le temps, les autorités ont commencé à céder les espaces publics à certaines personnes, dans le cadre de ce que l’on a appelé les politiques de privatisation. Cela s’est fait à travers des contrats de vente ou des baux de longue durée, y compris pour des bâtiments historiques. Le message sous-jacent était clair : « Rien ne vous appartient, pas même vous-mêmes ! » Je ne peux voir les nombreux crimes de contrebande d’antiquités commis que comme une manifestation d’un détachement total envers le lieu et son histoire, ou pire, comme un sentiment d’asservissement. Ceux qui ont volé et continuent de faire passer des antiquités en contrebande sont véritablement prêts à vendre la mémoire des lieux pour leur propre profit.
Le seul endroit où l’on pouvait se sentir véritablement « chez soi », c’était : chez soi. C’est pourquoi les Syriens ont toujours tenu à entretenir et à « posséder » leur maison, comme une ultime tentative de s’ancrer à cette terre, ou de tisser un lien intime avec un espace dans un pays devenu de plus en plus étranger. Beaucoup d’entre nous se souviennent de ces voix qui se sont élevées après la grande vague de déplacements forcés qu’ont subie les Syriens : « Nous vivions en exil en Syrie, et nous ne faisons que passer d’un exil à un autre. » Cela peut sembler exagéré à certains, mais c’est une réalité profondément ressentie par de nombreux Syriens dans leur « nouvel » exil.
La maison, dans mon pays, a une valeur particulière. Elle porte en elle une histoire, un récit, une réalité à part. Un jour, mon ami Khaldoun – qui fut plus tard tué pendant la révolution – m’a confié combien le grincement des portes de la maison de ses parents lui manquait après en avoir été arraché de force. Chaque porte a son propre son, un grincement unique, une voix qui s’adresse à ses habitants avec une intonation qui lui est propre. Pour lui, le bruit de la maison était une nostalgie douloureuse. Aujourd’hui, lorsque j’entends le grincement des portes chez moi, je ne peux m’empêcher de penser à Khaldoun. Peut-être est-ce pour cela que je refuse d’huiler les gonds…
La maison, en Syrie, était un membre de la famille. Elle était même le membre le plus important, avec son visage, ses mains, son odeur, son sourire et son humeur.
Lieu, temps et déplacement :
Récemment, j’ai commencé à écrire sur ma famille, et vous serez peut-être d’accord avec moi pour dire que plus nous avançons dans la vie, plus nous replongeons dans nos souvenirs. L’une des figures les plus marquantes de ma vie est ma grand-mère maternelle, l’épouse d’un cheikh respecté. Dans ma communauté, un cheikh éminent comme mon grand-père ne devait pas travailler, ce qui a fait porter à ma grand-mère un fardeau que cinq femmes auraient eu du mal à supporter. Elle travaillait dans la manufacture de tabac „Al-Rijji“, où elle est restée jusqu’à peu de temps avant sa mort. En parallèle, elle était mère de huit enfants et assumait seule la responsabilité de tout. Ma grand-mère incarnait la lutte, la force et l’amour inconditionnel.
Cette femme avait un pouvoir étrange sur les plantes : ses mains étaient si vertes que la maison ressemblait à un petit paradis dans le quartier de Sheikh Dahir, en plein cœur de Lattaquié.
Un jour, au début des années 1980, elle a été contrainte de quitter sa maison. Les événements (sectaires) qui secouaient alors Lattaquié ont poussé de nombreuses familles alaouites à retourner dans leurs villages, peu de temps après les avoir quittés pour s’installer en ville. Ma grand-mère a été forcée d’abandonner sa maison, son travail et sa ville bien-aimée en un instant. En un instant, elle a tout perdu. Et moins de deux mois plus tard, rongée par le chagrin, elle est morte dans son village lointain. Mon grand-père ne lui a pas survécu longtemps : six mois plus tard, il s’en est allé à son tour.
Je crois que notre mémoire collective, en tant que peuple du Levant, est saturée d’images et d’histoires similaires, que ce soit à travers nos mythes et religions, nos contes et chansons populaires, ou encore à travers nos récits contemporains de l’exil, du déracinement, de la dispersion, du déplacement… Appelez-le comme vous voulez : ce ne sont que des termes qui condensent une seule et même réalité – celle d’arracher des êtres humains à leurs lieux, c’est-à-dire de les priver de leurs proches. Une stratégie que maîtrisent parfaitement les régimes tyranniques qui contraignent les peuples à l’exil.
Le déplacement et la disparition forcée ne sont pas seulement un départ physique d’un lieu : ce sont aussi les lieux eux-mêmes qui, émotionnellement, nous quittent.
Tout comme les souvenirs, les expériences et les relations se construisent, les lieux se construisent aussi socialement, à travers les individus et les groupes qui les habitent. Le sentiment d’appartenance à un lieu, l’attachement que nous avons pour lui, est inséparable de l’attachement que le lieu lui-même nourrit envers nous et notre présence. Les lieux ont une âme, des émotions, des sensations – comme les humains. Ils s’attachent à leurs habitants et ne les oublient peut-être jamais.
Comme tout être vivant, un lieu fusionne l’espace et le temps en lui, au point qu’il devient impossible de les dissocier. Comme l’écrit Gaston Bachelard : « Le lieu, dans ses innombrables compartiments fermés, contient le temps condensé ; c’est la fonction du lieu » (Pour en savoir plus, voir : Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, traduit par Ghaleb Halsa, Éditions de la Fondation Générale pour l’Étude, la Publication et la Diffusion, Beyrouth, 1984).
Ainsi, la relation que nous entretenons avec un lieu est une relation spirituelle profonde, bien au-delà d’un simple lien physique. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi, dans nos rêves, nous revoyons si souvent les lieux de notre passé ? Nos corps éthérés traversent l’espace et le temps pour aller revivre, en rêve, dans ces lieux que nous avons tant aimés – ou peut-être faudrait-il dire, dans la réalité du rêve.
Je me demande parfois si, lorsque les âmes de mes proches reviendront, elles retourneront dans ces lieux d’où nous avons été chassés… auprès de tombes que nous ne pouvons plus fleurir, que nous ne pouvons plus recouvrir de branches de myrte, de bougies et d’encens. Est-ce pour cela que nous, Syriens, accordons tant d’importance aux tombes de nos êtres chers ?
Le déplacement forcé n’est pas un simple transfert d’une géographie à une autre. C’est un crime politique, humain et émotionnel qui ne se limite pas à ses répercussions démographiques sur les individus et les communautés, mais qui bouleverse aussi leur inconscient collectif dans son ensemble.
Recommencer de zéro ailleurs, c’est comme être contraint de quitter une relation amoureuse dans laquelle on avait tout investi. C’est comme perdre ses racines, voir s’effondrer les fondations les plus solides de son existence. Se retrouver soudain dans le vide, sans base, sans attaches.
Le siège : la prison des lieux
Je distingue deux expériences douloureuses et contradictoires liées aux lieux : le déplacement et le siège. Si le déplacement, comme je l’ai dit plus haut, est un arrachement tragique aux lieux, le siège, en tant qu’expérience opposée, est une forme d’emprisonnement forcé des lieux en nous, tout comme il nous enferme dans ces lieux. À un certain moment, les lieux que nous aimons se transforment en une épreuve dure qui altère nos émotions à leur égard et la mémoire que nous en avons.
L’expérience de l’emprisonnement est peut-être elle aussi une forme de siège.
(4) Pour en savoir plus, voir : Négatif : de la mémoire des prisonnières politiques dans les prisons d’Assad, Rosa Yassin Hassan, Centre du Caire pour les Droits de l’Homme, Le Caire, 2007.
Dans mon récit documentaire „Négatif“, écrit entre 2004 et 2007, j’ai mené des dizaines d’entretiens avec un groupe de prisonnières politiques issues de divers courants politiques et idéologiques. L’expérience de ces femmes avec l’espace était un thème central, commun à la plupart des récits. L’une des histoires qui m’a le plus marquée est celle du dortoir n°6, situé dans une branche des services de sécurité de Damas. (4)
Le dortoir n°6 était une cellule souterraine obscure et suffocante, malgré la présence d’une fenêtre à barreaux métalliques fixée tout en haut du plafond bas et donnant sur la cour intérieure de la prison. Un véritable enfer où s’entassaient quarante-cinq prisonnières communistes.
Un jour, le visage d’un enfant est apparu derrière cette fenêtre, tel un ange tombé du ciel, lançant à travers les barreaux de petites fleurs sauvages jaunes ! Comme plusieurs détenues étaient des mères privées de leurs enfants depuis des années, la présence de ce petit ange a suffi à transformer cet enfer en un paradis, même temporaire.
En quelques secondes, l’atmosphère du lieu a changé : l’odeur du pus et de la moisissure, le bruit incessant des tortures, le claquement des portes de cellules… tout a disparu. Encore aujourd’hui, après de longues années de liberté, ce souvenir reste gravé dans la mémoire de Mona : comment un endroit aussi atroce a-t-il pu se transformer entièrement à cause du visage d’un enfant et de quelques fleurs sauvages ?
Quant à Doha, qui était enceinte au moment de son arrestation et a accouché en prison, elle m’a confié un jour qu’elle n’avait réalisé l’horreur de cet endroit qu’au moment où on lui avait arraché sa fille. Lorsque la petite Diana lui a été retirée après un an et deux mois, la cellule, qui jusque-là lui paraissait un lieu familier, s’est immédiatement transformée en prison brutale.
« Je veux mettre une mer dans la cellule,
Je veux voler les cellules et les jeter dans la mer,
Je veux capturer un nuage et le cacher dans mon lit,
Je veux que des voleurs enlèvent mon lit et le cachent dans un nuage »
Ces quelques vers du recueil „Comme un bouquetin dans la forêt“ de Riyad Al-Saleh Hussein suffisaient à faire s’évader l’âme de Grenade lorsqu’elle les lisait dans l’obscurité de la cellule. Soudain, les murs s’éloignaient, l’obscurité se fendait, et la prison devenait forêt. Quelques mots de poésie suffisaient à insuffler beauté et amour dans un lieu aride comme un désert, sombre comme une tombe — comme une femme morte réveillée par le baiser d’un amant ! Les lieux sont réellement des êtres humains.
Quand le siège transforme les lieux en enfer
Mais tandis que le déplacement forcé a transformé nombre de nos lieux perdus en une utopie, en un paradis lointain et idéalisé, vidé de toute imperfection, le siège, lui, a transformé bon nombre de nos lieux captifs en un enfer. Beaucoup de Syriens ont vu leur relation avec leurs espaces se briser après y avoir été assiégés. Le siège transforme nos lieux en prisons, et l’attention de ceux qui y sont enfermés, tout comme celle des détenus, se réduit à l’instinct de survie : rester en vie, trouver de quoi manger, lutter contre la faim.
Le siège physique, ancré dans l’espace, et la lutte pour survivre transforment la mémoire en un siège à son tour, tout comme l’impuissance devient une forme d’enfermement. De la même manière que l’incarcération et la torture visent à briser l’homme de l’intérieur, à déconstruire sa perception de lui-même, à éroder sa foi et sa dignité, c’est ainsi que le siège, accompagné des privations et des violences qui l’accompagnent, s’emploie à détruire le lien intérieur que l’être humain entretient avec son espace et à déconstruire notre vision des lieux que nous habitons.
C’est là l’une de ses fonctions les plus pernicieuses. La guerre en Syrie a été avant tout une guerre pour la possession du territoire, pour son occupation, et le déplacement forcé ainsi que le siège ne sont que deux visages opposés d’une même stratégie : déposséder les habitants de leurs lieux bien-aimés.
Étrange comme la mémoire des émotions liées à un lieu peut se métamorphoser ! Avant le siège, elle est emplie d’amour ; après le siège, elle se gorge d’oppression, de manque et de douleur.
Le lieu ne reste pas le lieu, nous ne restons pas nous, et notre relation à l’espace ne demeure jamais intacte. Une boule de cristal qu’un enfant insouciant a jetée au sol, éclatée en mille morceaux.
(5) Une chambre à soi, A Room of One’s Own, essai de Virginia Woolf, publié le 24 octobre 1929.
Dans un autre lieu du monde et à un autre moment du récit, dans un essai intitulé Une chambre à soi, la romancière anglaise Virginia Woolf exprime ce paradoxe qui naît du contraste entre l’espace et l’expérience que nous en avons, lorsqu’elle écrit :
„Il est terrible d’être enfermé dans une pièce. Mais combien est-ce pire encore d’être privé de l’entrée dans une pièce fermée.“ (5)
Mais le siège n’a pas une seule forme, il en revêt de multiples dans les pays dirigés par des dictatures. L’insécurité est un siège. La peur est un siège. Être menacé dans sa subsistance est un siège. Payer le prix de ses réactions humaines et morales est un siège. En Syrie, le siège s’est matérialisé et continue de se manifester dans tout ce qui entoure les Syriens, en tout. Il commence avec l’omniprésence de la mort, dont l’odeur flotte depuis des années, et ne s’arrête pas au doute perpétuel : l’angoisse que chaque personne, qu’on la connaisse ou non, puisse être un informateur du régime, même s’il s’agit de nos plus proches.
La fracture des rêves et la perte de tout espoir en l’avenir sont parmi les formes les plus cruelles du siège.
(6) Pour plus d’informations, voir le site de l’UNICEF : https://www.unicef.org/ar)
Mais ceux dont la mémoire des lieux risque d’être la plus déformée sont les enfants. Lorsqu’un lieu est associé à l’oppression, à la privation, à la laideur et à la mort, son sens et sa valeur se dégradent, comme un être venu au monde déjà défiguré. C’est ce qu’a exprimé Anthony Lake, directeur exécutif de l’UNICEF, en déclarant :
„La vie de millions de personnes en Syrie est devenue un cauchemar sans fin, en particulier pour les centaines de milliers d’enfants vivant sous le siège. Ils sont tués, blessés, trop effrayés pour aller à l’école ou même jouer, survivant avec à peine de quoi se nourrir et sans accès aux soins. Ce n’est pas une vie, et beaucoup d’entre eux meurent.“ (6)
Oui, pour les Syriens qui ont vécu le siège dans de nombreuses régions du pays, ce n’était pas une vie. Et il ne s’agissait pas seulement de la destruction de leur lien avec leurs lieux d’origine, ces lieux où ils ont été emprisonnés, où ils ont été témoins et victimes de tragédies. C’était aussi parce qu’ils ont été privés de tout lien avec d’autres lieux, inaccessibles derrière les murs de leur captivité. Cela s’applique à des centaines de milliers d’enfants dans les camps de réfugiés, où la maison est devenue une tente, l’école est devenue une tente, et à des millions de réfugiés pour qui le café où ils se retrouvaient chaque jour est devenu une tente. Inutile de parler de tous les autres lieux disparus de leur existence : les théâtres, les cinémas, les places publiques, les jardins…
Dans les camps de réfugiés, et pendant des années, tout s’est réduit à des tentes. Des tentes qui s’emplissent d’eau après la pluie, qui s’envolent sous la tempête, qui étouffent sous la chaleur de l’été.
Des lieux éphémères, où tout ce qui règne est l’insécurité, la peur et l’absence d’espoir.
Oui, ce n’est tout simplement pas une vie !
La place Al-Farous en guise de conclusion :
J’aimerais conclure avec mon propre souvenir de la place Al-Farous, dans ma ville natale de Lattaquié.
Je ne peux penser à cette place autrement qu’en la voyant misérable, envahie par la saleté, saturée d’odeurs de fumée, de poulet et de sang, à cause des échoppes de volailles et des dizaines de minibus qui l’avaient transformée en un garage à ciel ouvert.
Traverser cet endroit était pour moi, et pour bien d’autres, une punition.
Ma plus grande stupeur a été d’apprendre récemment que cette place était l’une des plus importantes de Lattaquié, voire l’une des plus significatives du Levant tout entier.
Ce fut comme découvrir que ce pauvre mendiant, sale et en haillons, fouillant les poubelles tout en marmonnant de colère, avait autrefois été un artiste de génie, un professeur brillant ou un père aimant et inspirant, avant que le destin ne l’accable de ses coups les plus durs.Cette place négligée, cette place enlaidie, cette place oubliée, était autrefois la place du „Monastère d’Al-Farous“, l’un des plus anciens et plus prestigieux monastères chrétiens du Levant, où l’on avait retrouvé une copie manuscrite de la Bible, écrite par Théodose, évêque romain, en 181 après J.-C..
C’est dans ce même monastère qu’en 990 après J.-C., le poète et philosophe Abu Alaa Al-Maari était venu étudier la philosophie grecque !
Un obsessionnel tourment me hante, insistant, oppressant, impossible à chasser : Comment le destin de ce pays peut-il être aussi brutalement renversé, aussi tragiquement chaotique ?!
Publié pour la première fois dans le numéro spécial Syrie d'Al-Modon du 15 mars 2025.