Manquons-nous d'imagination ?
macmillanOdd Arne Westad | The Coming Storm | macmillan | 256 pages | 27,99 USD
L'historien norvégien Odd Arne Westad, professeur à l'université de Yale, a écrit LE livre sur la guerre actuelle. L'édition anglaise de "The Coming Storm / Power, Conflict and Warnings from History" est parue le 3 mars 2026. La guerre des États-Unis et d'Israël contre l'Iran a débuté le 28 février 2026. Non seulement l'auteur ne pouvait plus intégrer cette guerre dans son livre, mais il n'a pas même pu l'imaginer, car il partait encore de l'hypothèse d'un président américain qui, lors de ses campagnes électorales, avait toujours promis de se tenir à l'écart des guerres, et ce surtout au Moyen-Orient.
À la lecture du livre, la guerre contre l'Iran apparaît comme le fameux présage sur le mur, annonçant exactement ce que l'auteur veut éviter au vu des luttes de pouvoir entre les grandes puissances, mais qu'il voit aussi comme une possibilité très réelle de l'avenir, à savoir une troisième guerre mondiale. Nous savons tous que celle-ci signifierait en quelque sorte la fin du monde.
Le livre se lit rapidement, il compte à peine 200 pages composées en gros caractères. Il s'agit en fait d'un long essai, divisé en plusieurs chapitres : "L'ascension des grandes puissances", "Craintes et ressentiments" et "Les raisons de la guerre", le tout encadré par une préface et une conclusion. Odd Arne Westadt applique le film historique de la période située entre 1880 à 1914/18 sur notre présent et trouve un nombre effrayant - et malheureusement très convaincant - d'exemples susceptibles d'être transposés de l'époque à aujourd'hui.
Le premier chapitre traite de l'ascension des Etats-Unis après la guerre civile américaine et de l'Allemagne après sa formation de nation en 1870. L'Allemagne, en particulier, joue un rôle décisif. L'auteur compare l'ascension fulgurante de ce pays en tant que puissance dominante sur le continent européen avec celle, encore bien plus spectaculaire, de la Chine depuis l'adoption d'un capitalisme d'État utilisant les méthodes économiques occidentales. La Grande-Bretagne était encore nominalement la puissance dominante jusqu'au début de la Première Guerre mondiale, mais elle a progressivement perdu ce rôle vers la fin du XIXe siècle. Tout comme le déclin des Etats-Unis et de l'Occident en général à notre époque, la perte de puissance et de capacités d'organisation globale des Britanniques n'a été que relative dans un premier temps.
L'Allemagne et les Etats-Unis pouvaient se targuer de taux de croissance élevés, ceux de l'Angleterre restant très modestes, avec une France quant à elle en stagnation (non pas en valeur absolue, mais en valeur relative par rapport aux autres).
Comme les Etats-Unis et l'Europe aujourd'hui, la France et la Grande-Bretagne étaient tétaniséespar la crainte d'une grande perte de puissance et de prospérité. Ils n'attribuaient pas leurs propres déficits et échecs politiques à leur propres errements, mais au comportement des nouveaux venus. On ne voulait pas vraiment faire face aux nouvelles réalités. Cela s'appliquait aussi bien aux politiciens qu'aux peuples, ce qui ne nous semble que trop familier.
Westad attache une grande importance au fait que le changement dramatique de la constellation des grandes puissances au cours des trois décennies précédant le déclenchement de la Première Guerre mondiale n'a pas été la raison principale de l'éclatement de cette guerre. Au final, ce sont les décisions des hommes qui provoquent une guerre, laquelle n'est jamais une nécessité. Toutefois, un autre vérité doit être mentionnée, ce que l'auteur fait vers la fin de son livre : les guerres peuvent aussi résoudre des problèmes que les gouvernants et les dirigeants n'ont pas réussi à résoudre pendant une longue période. Mais cela à un prix exorbitant.
La peur de son propre déclin et le ressentiment envers ceux qui montent ont influencé les hommes politiques et ont eu une grande influence sur les décisions qui ont conduit à la Première Guerre mondiale. Pour éviter le déclenchement d'une guerre, il faut affronter consciemment les peurs et les ressentiments et remettre en question leur bien-fondé. Or c'est un comportement que les individus et les populations n'adoptent pas facilement.
Westad se demande quels sont les objectifs stratégiques des grandes puissances dans ce jeune siècle. Sa réponse : comme il y a une centaine d'années, il s'agit d'objectifs politiques, d'alliances et de planification militaire. Le paysage stratégique a changé. Il ne s'agit plus aujourd'hui de colonies, mais de l'ensemble du globe, y compris les océans profonds et l'espace à proximité de la Terre. Le centre de la puissance mondiale se trouvait en Europe avant la Première Guerre mondiale, il se situe aujourd'hui en Asie de l'Est. En 1914, 40% de la production industrielle mondiale s'effectuait en Europe, aujourd'hui, l'Asie de l'Est et du Sud-Est produisent ensemble plus de 50%. Comme l'Allemagne au début du XXe siècle, la Chine se trouve aujourd'hui au coeur de la principale région économique. Selon l'auteur, c'est à la fois une bénédiction et une malédiction.
En 1914, l'Allemagne pensait qu'elle ne disposerait plus longtemps de ses grands avantages et qu'il valait donc mieux qu'une grande guerre, si elle était inévitable, ait lieu aujourd'hui plutôt que demain. La Chine est aujourd'hui dans une situation similaire, car le vieillissement rapide et la diminution de la population chinoise, ainsi qu'une économie fortement encadrée par le parti communiste et donc fortement entravée dans son développement, conduiront plus rapidement que beaucoup ne l'espèrent à un nouveau déclin relatif de sa puissance.
L'auteur montre dans le troisième chapitre (Les raisons de la guerre) les différentes étapes qui ont conduit à la Première Guerre mondiale, bien qu'au fond personne ne la voulait vraiment, à l'exception de quelques militaires surmotivés et surestimant leurs capacités. Et c'est précisément là que réside le point d'intérêt majeur d'Odd Arne Westad. Une guerre peut éclater parce que les hommes politiques ne sont pas à la hauteur de la gravité de leur tâche en temps de crise. Il énumère les points de conflit actuels qui pourraient donner lieu à une grande guerre aujourd'hui. Ce sont souvent des événements isolés -comme le meurtre de l'héritier du trône d'Autriche en 1914 à Sarajevo - qui déclenchent une évolution que personne ne veut ou ne peut plus arrêter. La volonté des responsables de sauver la face ne joue pas le moindre rôle.
En lisant le dernier tiers du livre, j'ai eu un choc soudain : la guerre des Etats-Unis contre l'Iran pourrait tout à fait représenter un événement isolé de ce type. Les États-Unis ont peut-être ouvert la boîte de Pandore. Mais même si ce n'est pas le cas, les rapports de force mondiaux sont devenus si fragiles que le risque de voir éclater une guerre mondiale n'est pas écarté.
Le livre "La tempête qui vient" devrait être une lecture obligatoire pour tous ceux qui ont des responsabilités dans le jeu de pouvoir mondial. L'humanité a encore son destin entre ses mains.
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