Du best-seller au blockbuster
SonyPhil Lord, Chris Miller | Project Hail Mary | 156 minutes | Sony | 2026 | USA
Ça commence par l'un des plus vieux motifs de la littérature : un homme se réveille seul, coupé du monde, contraint de comprendre à partir de rien où il se trouve, qui il est et ce qu'il doit faire pour survivre. Dans Projet Dernière Chance (Project Hail Mary), Ryland Grace - joué par Ryan Gosling - ouvre les yeux et se retrouve non pas sur une île, mais sur un vaisseau spatial quelque part dans le système Tau-Ceti, à des années-lumière de la Terre, sans mémoire, sans contexte, avec deux membres d'équipage morts à ses côtés et seulement un vague pressentiment que son existence pourrait avoir quelque chose à voir avec la fin éventuelle de l'humanité.
Le film poursuit ainsi un récit qui a parfaitement fonctionné depuis le Robinson Crusoé de Daniel Defoe, paru en 1719 : la "robinsonnade", ce dispositif littéraire expérimental dans lequel l'homme est renvoyé à lui-même et où il apparaît que la civilisation n'est finalement qu'une couche fragile qui doit se réinventer à tout moment. Le roman d'Andy Weir Projet Dernière Chance est exactement cela, sauf que l'île est ici interstellaire et que les outils ne s'appellent pas hache et voile, mais biologie moléculaire, mathématiques, physique et patience. Le fait que cette matière ait été vendue avant même la parution du livre - la Metro-Goldwyn-Mayer s'est assurée les droits plus d'un an avant la publication et a payé pour cela un montant à sept chiffres - raconte en passant une deuxième histoire : le sauvetage du monde est devenu une fois de plus un récit central de notre présent, un fantasme qui préoccupe Hollywood autant qu'il préoccupe la littérature, peut-être parce que nous avons depuis des années le sentiment diffus d'être préoccupés précisément par cela - la tentative de sauver un monde dont la décomposition a commencé depuis longtemps, non seulement sur le plan écologique - par la destruction de notre environnement -, mais aussi sur le plan politique.
BragelonneAndy Weir | Projet Dernière Chance | Bragelonne | 480 pages | 22 EUR
Le roman d'Andy Weir est devenu immédiatement un best-seller en 2021 et a renoué avec le succès de Seul sur Mars, dont l'adaptation cinématographique par Ridley Scott a montré que la science-fiction pouvait apporter, même à l'occasion d'un blockbuster, une forme de pensée scientifique, Dans le film de Scott - tout comme dans l'œuvre littéraire de Weir - l'espace figurait un dispositif expérimental radical : l'homme est seul, et s'il survit, c'est parce qu'il comprend, calcule, expérimente, se trompe, recommence. Un univers qui rappelait presque la science-fiction austère de Stanisłas Lem mettant en scène le héros Pirx dans un univers abandonné de Dieu, où seule la connaissance est le véritable exploit.
Bien sûr, Seul sur Mars est aussi une robinsonnade, mais Projet Dernière Chance l'est plus encore, car ce n'est pas seulement l'individu qui y est mis à l'épreuve, mais l'humanité entière. C'est peut-être pour cette raison que l'adaptation cinématographique de Phil Lord et Chris Miller, un duo de réalisateurs qui a prouvé avec les films Lego et Spider-Man : dans le Spider-Verse qu'il maîtrise en virtuose la culture pop et le rythme de la narration, emprunte une autre voie que celle suivie par Ridley Scott. En effet, au lieu de mettre en scène une tragédie cosmique, tout à fait présente dans l'œuvre littéraire, il s'agit ici d'un film d'aventures avec des intermèdes comiques solides qui rappellent les films précédents comme les Gardiens de la galaxie de l'univers Marvel. Et par moments, c'est presque un spectacle de film familial de science-fiction, plus proche d'E.T. l'Extra-Terrestre de Steven Spielberg que d'Interstellar, bien que le point de départ - une mission pour sauver la Terre - aurait pu donner matière à une réflexion existentielle sur notre présent dans le style de Christopher Nolan.
C'est peut-être là que réside le premier aspect irritant de cette adaptation cinématographique. Le roman de Weir est nourri de détails : d'expériences, de raisonnements, de monologues techniques, d'impasses et de la joie presque enfantine de comprendre le monde. Beaucoup de ces moments manquent dans le film ou n'apparaissent plus que sous forme d'allusions rapides. Le scénario de Drew Goddard, qui avait déjà adapté le Seul sur Mars de Weir, semble souvent choisir de signaler les événements plutôt que de les exposer. Des scènes qui, dans le livre, remplissent des chapitres entiers, sont parfois réduits dans le film à de simples résumés, comme si on craignait que le public manque de patience ou de concentration. La narration semble ainsi toujours avancer au pas de course, un peu comme la table des matières d'un ouvrage beaucoup plus développé - malgré tout, l'option choisie fonctionne et le film reste étrangement captivant.
Cela tient peut-être alors aux choix d'ambiance, par exemple pour la musique. Le film fait étonnamment appel à des morceaux comme Pata Pata de Miriam Makeba ou - petite hommage ironique au roman - au Two of Us des Beatles, bien que la présence des Beatles soit nettement plus forte dans le livre. Et puis il y a cette magnifique scène de karaoké improvisée où Sandra Hüller interprète le Sign of the Times de Harry Styles et dont Ryan Gosling et Sandra Hüller racontent la genèse dans une interview sur les coulisses - une scène qui s'éloigne beaucoup du livre et qui fait pourtant partie des plus beaux moments du film, peut-être justement parce qu'elle suspend pour un instant la narration et permet aux personnages d'être simplement là. Et la manière - typiquement est-allemande - de Sandra Hüller de se comporter en société est intégrée avec un tel humour que cela contribue à renforcer la drôlerie de la scène. Mais les choix musicaux ne sont pas tous aussi heureux. En effet, la performance orchestrale, qui commente trop souvent les scènes, est beaucoup moins convaincante, voire parfois pathétique. Les réalisateurs ne semblent pas faire entièrement confiance à leurs moyens et remplacent la tension muette de la curiosité scientifique par une frénésie musicale et un blabla pompeux.
Distribuer de Sandra Hüller dans le rôle d'Eva Stratt semble tout aussi discutable. Il y a des scènes où Hüller est formidable, par exemple dans la scène de karaoké déjà mentionnée ou dans l'exercice de son véritable personnage de gestionnaire de crise du monde entier : précis, sec, presque sans humour. Pourtant, elle n'est pas ici la Sandra Hüller complexe et "dure" qu'elle a pu être dans tant d'autres rôles, que l'on pense à The Zone of Interest, Anataomie d'une chute ou à son rôle dans Rose, pour lequel elle a reçu l'Ours d'argent à la Berlinale de cette année. Dans Projet Dernière Chance, elle apparaît étonnamment adoucie et toujours un peu à côté de la plaque - il est facile d'imaginer d'autres options comme Cate Blanchett, Jodie Foster ou Charlotte Rampling . Le personnage du roman est une technocrate radicale dans son efficacité, quelqu'un qui crée de la complexité morale justement par sa rigueur scientifique. Le film tente de lui conférer des facettes supplémentaires, mais le résultat reste vague et on s'agace sans cesse du personnage autant que du contenu factuel. Dans une scène, Grace lui demande si elle croit en Dieu. Sa réponse - "Mieux vaut ça que le contraire" - jure étrangement avec l'univers d'Andy Weir, dont les romans montrent justement que la connaissance humaine peut se passer d'instances métaphysiques. Peut-être ce petit décalage se veut-il un commentaire sur l'actualité, marquée par le retour en force des récits religieux dans le débat public, à moins qu'il s'agisse simplement de s'assurer une cohérence dramaturgique.
L'une des idées centrales du roman est néanmoins conservée : la rencontre avec l'extraterrestre Rocky. Elle donne à cette robinsonade le caractère d'un "Vendredi..." et complète ce qui, dans le livre, était une étude fascinante sur la communication, le lent apprentissage d'une langue étrangère, la tentative de construire un pont entre des modes de pensée totalement différents. Là encore, le film effectue de nombreux raccourcis, mais il ne perd pas complètement l'essence de cette idée.
En ce sens, l'adaptation cinématographique de Projet Dernière Chance pourrait être considérée comme le pendant - en mieux - de Seul sur Mars. Le film de Ridley Scott montrait un univers dans lequel l'homme est seul et ne survit que par la pensée, un cinéma de la connaissance dans lequel même les images spectaculaires n'étaient jamais une fin en soi. Lord et Miller, en revanche, racontent autre chose : une histoire dans laquelle l'homme n'est plus seul, où la rencontre est plus importante que l'isolement, où l'aventure et les émotions sont davantage mises en avant que les processus de connaissance.
Du point de vue de l'adaptation du livre, cette approche ne fonctionne qu'en partie. Trop de ce qui fait le roman de Weir - sa patience, sa précision intellectuelle, son plaisir presque affectueux pour les gadgets scientifiques et ringards - est perdu. Mais si l'on considère le filme en soi, sans garder à l'esprit son modèle littéraire, le verdict est différent : une grande aventure de science-fiction, parfois étonnamment tendre, qui prend ses personnages au sérieux, ce qui n'empêche pas de les envisager parfois avec humour, et qui, malgré sa durée de 156 minutes, n'est jamais ennuyeuse.
C'est peut-être là que réside la qualité singulière et difficile à cerner de ce film, le fait qu'il se situe entre deux possibilités sans parvenir à satisfaire complètement l'une ou l'autre: entre la robinsonnade de la pensée et le spectacle du blockbuster, entre la curiosité scientifique et le divertissement émotionnel. Il est difficile de décider s'il s'agit là d'un échec ou d'un glissement de perspective voulu, d'autant plus que le film lui-même semble laisser délibérément ce choix ouvert.