"Le devoir de violence" : une relecture s'impose-t-elle ?
SeuilYambo Ouologuem | Le devoir de violence | Seuil | 304 pages | 21 EUR
Toute personne familière du roman de Yambo Ouologuem Le devoir de violence et l'histoire de sa réception pourrait s'interroger sur la décision de faire republier ce livre paru pour la première fois en 1968 aux prestigieuses Editions du Seuil, et traduit en anglais par Ralph Manheim en 1971. Pourquoi faire revivre ce livre français d'Afrique de l'Ouest, dans sa traduction originale, pour les lecteurs d'aujourd'hui, en 2024 ? Pourquoi, en outre, l'inclure dans une série de classiques, un acte de canonisation en soi, s'agissant d'un ouvrage chargé d'une histoire de relations de pouvoir déséquilibrées et ayant influencé ses lecteurs d'une manière très particulière?
Récompensé du Prix Renaudot l'année de sa publication, Le devoir de violence a été loué comme un " gratte-ciel " et un " grand roman africain " avant d'être rapidement condamné pour plagiat, notamment par Graham Greene, qui a monté un dossier juridique contre Ouologuem. (Pour ceux qui ne connaissent pas l'histoire, le plagiat se référait en particulier au roman de Greene C'est un champ de bataille, paru chez Heinemann au début de l'année 1934, et il avait été détecté par un étudiant en recherche et fan de l'œuvre de Greene en Australie. Pour en savoir plus sur la nature publique du scandale et sa teneur, il peut être intéressant de consulter l'article du New York Times, publié à Londres peu après la sortie de la traduction aux États-Unis, en 1972 ; et/ou la façon dont il est repris par la recherche, comme ce document d'angle comparatif paru dans Transition : The Magazine of Africa and the Diaspora de Harvard, également paru en 1972, dans lequel on peut lire les courts passages en question, placés côte à côte à des fins de comparaison. Aucun des deux articles n'est protégé par le mur payant de la publication.
À noter que les soupçons de plagiat concernaient également le Dernier des Justes / The Last of the Just d'André Schwarz-Bart et des œuvres de Guy de Maupassant (quoique avec des réactions sensiblement différentes). Embourbé dans la controverse qui s'ensuivit, le roman fut retiré de la publication en France et aux États-Unis. L'auteur retourna au Mali après dix ans d'une querelle amère avec le Seuil, refusant d'admettre toute faute, avant de mourir dans l'obscurité en 2017.
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Ces événements se retrouvent dans le roman de l'auteur sénégalais Mohamed Mbougar Sarr La plus secrète mémoire des hommes, publié par les Editions Philippe Rey (Paris) en coédition avec les Editions Jimsaan à Dakar en 2021. Dédié en toute sobriété à Yambo Ouologuem, le roman de Sarr raconte l'histoire d'un jeune écrivain sénégalais nommé Diégane Latyr Faye, vivant à Paris, qui découvre un roman légendaire de 1938 de l'auteur africain fictif T.C. Elimane. Surnommé le "Rimbaud noir", Elimane a disparu à la suite d'un violent scandale littéraire. Le parallèle entre Ouologuem et cet Elimane disparu ne laisse pas de doute, lui dont l'œuvre - comme celle du visionnaire enfant terrible et iconoclaste de la poésie française Arthur Rimbaud, à qui de nombreux grands noms de la littérature ont reconnu leur dette - est décrite comme étant notoirement transgressive et surréaliste.
La métafiction de Sarr a ravivé l'intérêt pour Ouologuem, qui est aujourd'hui réévalué en tant que star littéraire méconnue de sa génération. De fait, se pencher sur les précurseurs littéraires qu'on n'a pas reconnus à leur juste valeur est un point de départ quelque peu provocateur pour faire admettre Le devoir de violence comme un "classique" moderne de 2024. Les textes français d'Afrique de l'Ouest sont certainement moins accessibles au Royaume-Uni / en Occident que leurs équivalents de langue anglaise, mais le récent regain de prestige du métier de la traduction, ainsi que la présence croissante, au cours des dernières années, des auteurs originaires de cette région dans les prix littéraires français et internationaux mérite une plus grande attention.
C'est pour son rendu de cette histoire dans La plus secrète mémoire des hommes que Sarr a remporté le prestigieux Prix Goncourt de langue française en 2021, et a été salué comme le "premier écrivain d'Afrique subsaharienne" à être lauréat de ce prix. La même année, David Diop a remporté l'International Booker Prize pour son roman Frère d'âme : il a également figuré dans la sélection de dix prix importants en France et a remporté le Goncourt des lycéens, un prix où une liste de 12 ouvrages sélectionnés par l'Académie Goncourt est lue et débattue par environ 2 000 lycéens, lesquels votent ensuite pour désigner leur lauréat; il faut ajouter à celale prix suisse Ahmadou Kourouma, un prix de langue française qui porte le nom de l'écrivain ivoirien et qui récompense "un livre de fiction ou d'essai sur l'Afrique sub-saharienne ". En 2022, l'écrivain francophone et wolophone Boubacar Boris Diop a quant à lui remporté le Prix international de littérature Neustadt - un prix pour lequel "tout auteur quelle que soit sa langue d'écriture est éligible, à condition qu'au moins une partie représentative de son œuvre soit disponible en anglais". Le texte soumis à la candidature était Murambi : Le Livre des Ossements.
Ce phénomène avait déjà connu un précédent lorsque Maryse Condé avait remporté plusieurs prix littéraires français, ainsi que le prix Nobel alternatif décernée par la Nouvelle Académie de Littérature en 2018 pour l'ensemble de son œuvre, publiée pour l'essentiel entre 1976 et 1999. Il convient de noter que Ségou (1984) et Traversée de la mangrove (1989) de Condé ont tous deux fait l'objet d'une réédition en traduction anglaise en tant que Penguin Modern Classics, en 2017 et 2021 respectivement.
Le parcours de ventes du roman de Sarr, en partie une sorte de performance par rapport au "défi pour les écrivains africains d'échapper aux ghettos littéraires dans lesquels on tente de les enfermer", selon l'aveu de Sophie Joubert, permet également d'éclairer cette question. La première publication en traduction anglaise (due à Lara Vergnaud) de La mémoire la plus secrète des hommes n'est arrivée qu'assez tardivement (février 2024) sur le marché britannique, dans une édition reliée publiée par Harvill Secker, une marque de - vous l'avez deviné - Penguin Random House. La version poche était programmée pour 2025.
Au risque de surestimer la relation entre les parutions en traduction anglaise de ces textes francophones d'Afrique de l'Ouest qui sont traversés d'un rapport intertextuel à la langue - La mémoire la plus secrète des hommes, en février ; Le devoir de violence, en mars - et les lieux de visibilité de la filiale britannique (certes installée de longue date et ayant un catalogue mondial) de Penguin Random House, ces parutions rapprochées semblent dessiner une sorte detrajectoire. Mais au-delà de l'importance que le phénomène peut revêtir pour l'establishment littéraire anglophone et sa diffusion comme canon, il pose également, au moins pour cette dernière publication Le devoir de violence, la question même des "classiques".
Paru chez Penguin dans la collections "Modern Classic", Le devoir de violence bénéficie d'une préface due à Chérif Keïta, cinéaste malien et spécialiste de la littérature africaine et caribéenne francophone, et intitulée "Traquer le farceur au Mali : ma rencontre avec Yambo Ouologuem". Au-delà du récit descriptif d'une rencontre difficile avec Ouologuem lors d'un voyage d'immersion au Mali avec ses étudiants, la préface de Keïta met l'accent sur la rage qui imprègne l'usage parfois ludique mais certainement "mal élevé" de la langue française par Ouologuem. Tirant à boulets rouges sur les lettres françaises policées, afin d'éloigner le roman de ceux où "l'écrivain africain se pliait aux attentes condescendantes du lecteur occidental" (ix), Keïta s'interroge sur les ambiguïtés des réactions internationales face au scandale du plagiat, et met en avant le rôle visionnaire joué par le Mali et la personnalité d'Ouologuem, qui explique l'influx énergétiques sous-jacent à la violence proverbiale du livre.
Par ailleurs, Le devoir de violence fait montre d'une dérision très choquante dans sa manière de ridiculiser l'Afrique de l'Ouest précoloniale. À contre-courant des écrits postcoloniaux contemporains, il s'en prend de front à la négritude, en particulier dans ses représentations positives sans nuances de la culture africaine, ce qui a conduit le poète-président sénégalais Léopold Senghor à juger le roman "épouvantable". Ce livre est assurément un défi, plus encore lorsqu'il s'agit de le rééditer comme un "classique" pour un nouveau public, ce qui incite à se poser la question suivante : pourquoi faire revivre ce roman discrédité à l'intention des lecteurs du XXIème siècle ?
Divisé en quatre parties – « La légende des Saïfs », « L'extase et l'agonie », « La nuit des géants » et « L'aurore » – abordant tout une gamme de thèmes, depuis les pratiques esclavagistes et l'incursion de l'empire arabe jusqu'à l'identité juive des Saïfs et l'assaut des colons français, le roman de Ouologuem est assurément un tableau très exhaustif. Personne n'est épargné par la satire caustique sur la brutalité de l'humanité, et l'ouvrage se livre à une analyse et un réquisitoire où toutes les parties se voient taxées de griefs d'exploitation et de soumission.
La première partie, "La légende des Saïfs", retrace l'histoire de l'empire imaginaire du Nakem, traversé par la violence et les querelles intestines de cet ancien peuple d'Afrique de l'Ouest, semblable à l'empire du Mali du XIIIème siècle. La deuxième, "L'extase et l'agonie", décrit la résistance à double tranchant contre la colonisation européenne/française et la reddition finale en 1900 du chef traître et corrompu, Saïf ben Isaac al-Héït, dont le peuple ainsi "libéré de l'esclavage, accueillit l'homme blanc avec joie, espérant qu'il leur ferait oublier la cruauté méticuleuse du puissant Saïf" (35).
Tout au long du livre, les Saïf sont dépeints comme une lignée douteuse dont la cupidité et le bellicisme sont mis à nu, mais l'énumération, dans la première partie, des exactions perpétrées par l'empire familial (parricides et fratricides) est quelque peu indigeste, et le caractère disparate de ce massacre dynastique contribue à obscurcir le récit central qui se déroule dans les années 1900. L'accent mis ensuite sur la première moitié du XXe siècle, jusqu'en 1947, permet de mieux mettre en relief les personnages et les événements clés, en particulier la manière dont les Saïf au pouvoir ont su faire des compromis tout en conservant leur domination tout au long du processus de colonisation.
L'Église catholique, ainsi que le corps diplomatique français, les nobles et notables de Nakem, les serviteurs et le personnel, constituent en quelque sorte une cour sur laquelle Saïf continue d'exercer implacablement son pouvoir manipulateur. Cela inclut, par exemple, la revendication du « droit de la première nuit » (56) lorsque deux de ses serviteurs, Kassoumi et Tambira, se marient. Tambira n'est pas vierge, elle subit donc une douloureuse infibulation - mutilation génitale qui consiste à lui retirer le clitoris et à lui agrafer les lèvres avec des épines pour ne laisser qu'une petite ouverture avant sa nuit de noces. C'est l'un des moments du texte qui revêt une importance particulière aujourd'hui, car il présente les mutilations génitales féminines comme une pratique historiquement odieuse, alors que le parlement gambien a récemment rejeté un projet de loi visant à abolir leur interdiction - projet soumis par des défenseurs de la poursuite de cette pratique brutale au nom de raisons culturelles et religieuses.
Le personnage du fils issu de l'union des serviteurs de Saïf, comiquement nommé Raymond-Spartacus, confère son aspect le plus fascinant au récit mené dans la troisième partie, " La nuit des géants ". Il y figure avec un ensemble de récits familiers de l'ère postcoloniale, puisqu'il devient un homme brillant et instruit qu'on envoie à Paris pour parfaire son éducation. Sa vie là-bas y résume les désillusions de la métropole déjà évoquées dans maints écrits postcoloniaux plus ou moins autobiographiques - depuis L'Aventure ambiguë (1961) de l'écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane, à Our Sister Killjoy (1977) du Ghanéen Ama Ata Aidoo. L'existence tragique de Raymond recentre l'attention du lecteur sur le dilemme auquel sont confrontés les émigrés africains instruits qui doivent répondre aux attentes de leur peuple, mais aussi supporter l'assaut du changement, du racisme et de la pauvreté qui les attend en Europe. Raymond survit même à la Seconde Guerre mondiale, avant de retrouver sa maison de Strasbourg détruite par un bombardement auquel n'ont survécu que sa femme et un seul de ses fils.
A côté de ce parcours humain touchant figurent aussi des scènes de sexe colonial, où se mêlent la bestialité et le ridicule, avec la description d'un pénis pareil à un "mollusque rose et dodu" (66), et toute une section narrée par un homme appelé Sankolo, meurtrier que l'on croyait mort. Apparemment vendu et drogué au "dabali" qui l'entraîne dans une frénésie érotique, l'homme travaille, voyage et éjacule dans un cauchemar de douleur et d'oubli, illustration extrême de l'avilissement de l'esclavage, causé non seulement par les Européens, mais aussi par les Africains eux-mêmes. En mobilisant toute la force de la langue (présente tant dans le texte que dans la traduction), Sankolo livre cette méditation: "Peut-être ne s'agit-il que d'une vie de nègre. Esclave. Vendu. Acheté, vendu à nouveau. Ballotté. Expédié à tous les vents ...Ils ont besoin d'une main-d'œuvre bon marché" (128). Cette simple phrase, presque anodine, résume des siècles d'inhumanité au nom du capitalisme et, une fois encore, montre ce destin comme résultant des appétits voraces manifestés non par une force monolithique mais par les interactions combinées de multiples empires disséminés à travers le monde.
Un fil conducteur tout aussi significatif pour la politique culturelle actuelle, à une époque où des démarches sont conduites pour enquêter sur la provenance de nombreux trésors d'art africain pillés et où les objets sont restitués à leur pays d'origine, est celui de l'anthropologue Shrobenius, que l'on voit, dans la troisième partie du roman, pénétrer dans le royaume de Saïf en compagnie des Français. Décrit comme "doué de talent", il vend des milliers de pièces d'art africain, "des cargaisons que ses disciples avaient obtenues gratuitement au Nakem" (113). On se moque de lui comme d'une "écrevisse humaine affligée d'une manie compulsive de ressusciter un univers africain - l'autonomie culturelle, comme il l'appelait (...) et déterminé à trouver un sens métaphysique à tout". Ces efforts créent un marché pour le "pseudo-symbolisme nègre", dont profite bien sûr Saïf, faisant "enterrer par centaines de kilos des copies bâclées... qui seraient plus tard exhumées pour être vendues moyennant des prix exorbitants à des chasseurs de curiosités peu suspicieux" (114). La perversion et les subterfuges de Saïf sont à la fois terrifiants et amusants, mais ne doivent en aucun cas être sous-estimés.
En soi, Le Devoir de Violence est un roman important qui donne à réfléchir. Méritant d'être pris en compte au même titre que d'autres grands noms de la littérature africaine de langue anglaise que nous avons appris à connaître à la même époque, il doit toutefois être lu avec prudence pour ce qui est de ses ambitions stylistiques et satiriques. Le roman d'Ouologuem s'inscrit dans la lignée de l'expérimentation de Tutuola et de l'ambition d'Achebe, auxquelle on peut ajouter l'ire politique de Wa Thiong'o, et par ailleurs il a un je ne sais quoi supplémentaire qui en fait une lecture à la fois haletante et éclairante.
Cela étant, quand bien même s'il s'agit indéniablement d'un ajout justifié au panthéon littéraire africain, peut-il prétendre au statut de "Modern Classic" et mérite-t-il de rejoindre cette série-phare de Penguin, au même titre que les autres écrivains africains qu'elle a déjà canonisés comme tels ?
Pour donner à lire les critères de sélection de cette influente série, Penguin a régulièrement mis en avant, au cours des années, l'article d'Italo Calvino intitulé « Pourquoi lire les classiques ? ». En examinant, au fil de 14 courtes étapes, les raisons pour lesquelles nous devrions lire ces ouvrages, Calvino définit indirectement, par l'effet de cette accumulation, ce qu'est un classique (définition qui a été récemment intégralement republiée en octobre 2023 sur le site web de Penguin). Le devoir de violence de Yambo Ouologuem répond à l'ensemble des 14 critères, mais c'est l'un d'entre eux qui, à la lumière de la réédition du livre en 2024, ressort particulièrement : "Un classique est un livre qui n'a jamais épuisé tout ce qu'il avait à dire à ses lecteurs".
Destiné à être relu, Le Devoir de Violence est l'illustration même du fait que nombre des questions soulevées par la parution en traduction de ce roman international ouest-africain et malien - à savoir sa publication, sa réception, sa réputation, sa fureur anti-establishment et ses pulsions iconoclastes - sont encore bien vivantes en nous, et méritent d'être réexaminées et repensées avec rigueur.
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