Le chant des inconsolables

Le chant des inconsolables

"Le bastion des larmes" d'Abdellah Taïa est un roman poétique et douloureux sur l'homosexualité, l'exil et les blessures inguérissables des origines, de la famille et de l'enfermement social d'un Maroc de la mémoire.
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Abdellah Taïa
Buchcover Le bastion des larmes

Abdellah Taïa | Le bastion des larmes | Julliard | 212 pages | 21 EUR

L'auteur, journaliste et réalisateur marocain Taïa est depuis des années l'une des voix les plus importantes de la littérature francophone contemporaine. Ses romans tournent toujours autour de l'exil, de la pauvreté, de l'homosexualité, des liens familiaux et des normes sociales. Son outing public est d'autant plus remarquable que l'homosexualité est interdite au Maroc par l'article 489 du code pénal. Dans Le bastion des larmes, Taïa condense ces thèmes en un roman aussi douloureux que poétique, qui agit moins par l'action extérieure que par la force émotionnelle. Le roman figurait sur la shortlist du Prix Goncourt 2024, a été récompensé à plusieurs reprises et vient d'être traduit en allemand.

Le personnage central est Youssef, un enseignant homosexuel qui vit en France depuis des décennies et qui revient dans sa ville natale de Salé au Maroc après la mort de sa mère. Officiellement, il s'agit d'une affaire d'héritage ; mais en réalité, le voyage mène profondément dans des souvenirs refoulés. Les rues de l'enfance, l'étroitesse de la famille, la proximité avec les six sœurs aînées et les expériences traumatisantes de l'exclusion et de la violence refont surface. Le souvenir de Najib, ami d'enfance et premier grand amour, hante particulièrement Youssef avec une intensité destructrice.

Comme le faisait déjà Albert Camus dans son célèbre roman culte L'étranger ("Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.") Taïa aussi commence son roman immédiatement après l'annonce du décès de sa mère:

"Mes sœurs avaient trois jours pour payer les dettes de notre défunte mère Malika.
Pas un jour de plus.
Elles disaient que c'était ce qu'exigeait la tradition marocaine."

Alors que Camus, avec sa célèbre phrase initiale, établit le sentiment de l'absurde et le rejet des conventions sociales, ce sont justement ces conventions héritées qui apparaissent chez Taïa comme la force marquante de la société marocaine.

"Les gens étaient très surpris et en même temps très touchés par ce que mes sœurs faisaient là. 
Ils ont compris que les sœurs étaient en mission pour préserver l'honneur de leur mère 
– 'pour le repos éternel de leur mère'."

Taïa ne raconte pas l'histoire de son protagoniste de manière linéaire. Les couches de souvenirs se superposent, les voix s'interrompent soudainement, les scènes ressemblent parfois plus à des images fébriles qu'à des passages de roman classiques. Mais c'est justement ce qui crée une proximité singulière avec l'état intérieur du personnage. Youssef se déplace à travers Salé comme un fantôme de lui-même. La ville est bien plus qu'un simple décor : Elle devient le véritable centre du roman. Salé apparaît comme un lieu de contradictions - plein de beauté, mais aussi marqué par la pauvreté, l'austérité religieuse, la violence latente et les abus manifestes. Dans une critique française, la ville a été décrite avec justesse comme "vivante et terrible à la fois".

La manière dont Taïa associe les traumatismes personnels et historiques est particulièrement impressionnante. Le "bastion des larmes" qui donne son titre à l'ouvrage fait référence aux anciennes fortifications de Salé et à un souvenir historique de perte, de déportation et de deuil collectif. Cette histoire se reflète dans la vie des personnages : eux aussi vivent avec des absences, avec la honte et avec des blessures qui ne guérissent pas. Le roman pose sans cesse la question de savoir si la réconciliation est possible - ou si la douleur se transforme inévitablement en autodestruction et en vengeance.
Sur le plan formel, le livre repose sur la langue incomparable de Taïa. Elle est à la fois simple et hautement poétique. De nombreuses phrases semblent arrachées à un monologue intérieur : courtes, rythmées, presque incantatoires. Puis le texte s'ouvre sur des passages lyriques d'une grande beauté. C'est justement là que réside la force du roman. Taïa explique peu de choses ; il s'approche plutôt à tâtons de sentiments qui ne peuvent guère être ordonnés rationnellement : désir, humiliation, convoitise, honte et tendresse coexistent simultanément.
La représentation des personnages féminins est en outre remarquable. Les sœurs de Youssef ne sont pas des personnages marginaux, mais des ancres émotionnelles du roman. Elles incarnent à la fois la solidarité et la dureté, sont des victimes des structures patriarcales et en même temps des artistes de la survie. C'est dans les scènes de leur enfance commune que le roman atteint sa plus grande chaleur. Ce sont justement ces moments qui empêchent le livre de sombrer dans le pur désespoir.

Toutefois, Le bastion des larmes exige beaucoup de ses lecteurs et lectrices. Ceux qui s'attendent à une intrigue claire ou à des développements psychologiquement bien expliqués pourraient vite être rebutés par la structure fragmentaire. Certains passages semblent délibérément répétitifs ; les souvenirs reviennent en variations, comme si le langage lui-même ne pouvait surmonter les traumatismes. Mais c'est probablement là que réside la conséquence littéraire de ce roman : la douleur ne peut pas être racontée de manière ordonnée.
C'est ainsi que naît un livre qui est moins lu que vécu. Taïa écrit sur l'homosexualité dans le contexte marocain, sur l'exil et la violence sociale, sans jamais tomber dans les schémas d'explication sociologiques. Au lieu de formuler des thèses, il se concentre entièrement sur les corps blessés et les relations fragiles. C'est ce qui rend le roman si intense.

Le bastion des larmes n'est donc pas un roman simple, mais un roman important. Il allie la proximité autobiographique à la condensation littéraire et développe à partir de là une élégie mélancolique sur les origines, la honte et l'impossibilité d'échapper à son propre passé. Au final, il reste surtout l'image d'un personnage qui hésite entre le pardon et la colère - et d'une ville dont les blessures sont aussi profondes que celles de ses habitants.


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