Oum al-Douweis

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Oum al-Douweis

Une nouvelle du Yémen
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Hamid Oqabi

Hamid Oqabi est un poète, écrivain, artiste visuel et metteur en scène de cinéma et de théâtre yéménite basé en France depuis 2001. En 2018, il a fondé le Forum arabo-européen pour le cinéma et le théâtre à Paris, qui a accueilli plus de 500 événements et une cinquantaine d'ateliers présentiels. Il a produit huit courts métrages et trois longs métrages, assuré le commissariat de dix expositions et publié une trentaine de livres, dont trois recueils de poésie.

Dans le jardin d'un complexe touristique de Ras Al-Khaimah, s'est tenue la dernière session d'une conférence consacrée aux mythes et légendes. Pendant trois jours et trois nuits, j'ai écouté d'anciens contes populaires en provenance des Émirats et du Golfe, lors de cet événement centré sur le patrimoine et le folklore émiratis. J'ai remarqué que de nombreux jeunes étaient attirés par ce genre de narration ; certains ont commencé à créer leur propre contenu pour les médias sociaux, tandis que d'autres développent leurs idées pour en faire des œuvres cinématographiques.

Ce soir-là, j'ai rencontré une femme élégante;  nous échangions des regards depuis le début de l'événement, mais je n'avais pas eu le courage de me présenter. Ses traits suggéraient qu'elle n'était pas émiratie ; peut-être était-elle une artiste résidente ou une invitée de passage.

La conférence tirait à sa fin, avec la conclusion des récits et des sessions. J'ai rassemblé mes affaires pour retourner dans ma chambre ; il ne me restait plus que ce soir et demain, avant mon retour à Paris prévu demain soir, juste après minuit.

Elle m'a pris par surprise - souriante, elle a tendu sa main droite pour me saluer. "Nous avons partagé tant de regards et de sourires! dit-elle. J'attendais que tu fasses le premier pas." 

J'ai tendu la main pour prendre la sienne, tout en balbutiant une réponse : "Bienvenue... mes excuses, je suis un peu timide."

Elle a serré ma main délicatement ; j'ai senti sa douceur et sa tendresse, tandis que l'odeur de son parfum m'envahissait. "Je m'appelle Aisha,  a-t-elle déclaré. J'ai vécu à Paris, mais je travaille maintenant ici, au théâtre. Je n'ai assisté qu'aux sessions du soir de la conférence ; je n'ai pas pu participer à toutes les activités."

Je sentais son contact, elle avait gardé longuement ma main dans la sienne avant de la relâcher doucement. Elle s'est rapprochée d'un pas. "Je te connais, j'ai lu ton travail. Il se peut que je vienne bientôt à Paris. Je suis partie après mon divorce et je suis venue ici à la recherche d'un nouveau monde, d'une nouvelle vie - et oui, d'un peu d'argent. Les pays du Golfe sont pleins d'opportunités, ils sont la nouvelle Europe".

Pour tenter de dissimuler ma gêne, j'ai répondu : "En effet, tu as raison. Ces pays ont leur voie tracée et se sont fixés des objectifs. Certaines de leurs initiatives fleurissent déjà, notamment dans le domaine des arts et de la littérature."

Elle a hoché la tête en signe d'assentiment et m'a dit : "Si tu n'as rien d'autre de prévu, nous pourrions sortir. Que dirais-tu d'une promenade en pleine nature ? Il y a une forêt magique tout près, un endroit paisible traversé d'une petite brise. J'ai même une bouteille de Bordeaux dans mon sac. Ce sera une nuit inoubliable, et après, je serai ton invitée, ou tu seras le mien."

Elle m'a tiré doucement par la main, comme si mon accord était déjà donné. Je l'ai suivie, son parfum enivrant suffisaitt à faire perdre la tête à n'importe quel homme et à le faire succomber. Nous avons marché, laissant derrière nous les jardins de l'hôtel, errant dans une station balnéaire enveloppée de silence. De petits lampadaires brillaient d'une lumière tamisée, comme des lanternes anciennes. J'ai perdu toute notion de temps et de distance jusqu'à ce que nous atteignions une clairière qui ressemblait à une forêt. Nous nous sommes assis sur un banc en bois ; elle a posé mon sac sur le sol, a sorti du sien la bouteille de vin et me l'a tendue avec le décapsuleur. Je m'en suis emparé, tout en observant sa main gauche.

(1) Oum al-Douweis est une figure bien connue du folklore des Émirats arabes unis, décrite comme un djinn dangereux et protéiforme. Elle apparaît souvent comme une belle femme qui attire les hommes par son parfum, avant de révéler son vrai visage monstrueux et de les tuer. La légende sert traditionnellement d'avertissement contre l'infidélité et la vanité, et de dissuasion morale.

"Je me suis coupée avec le couteau en coupant des oignons, a-t-elle expliqué. "C'était douloureux au début, mais je ne sens plus rien maintenant.

J'ai débouché la bouteille et la lui ai tendue. Elle a rempli une coupe qu'elle m'a passée ; j'ai bu une gorgée, au début j'ai senti comme une piqûre, mais le vin était doux et délicieux. Peut-être qu'un bon vin ne brille vraiment que lorsqu'il est partagé avec une compagne aussi belle et parfumée qu'Aisha.

Nous avons bu lentement, en discutant des figures mythiques présentées lors de la conférence. Aisha m'a pris au dépourvu lorsqu'elle m'a demandé : "Ne penses-tu pas que certains récits exagèrent la brutalité d'Oum al-Douweis (1) ? Ne se peut-il pas qu'il y ait quelque chose de beau en elle, qu'elle ne soit pas simplement une goule (2) hideuse ?"

"Peut-être que l'imagination populaire a donné naissance à cette goule dans un but moral", ai-je répondu. Selon certains, elle devait dissuader les hommes de se lancer dans ce que nous appellerions aujourd'hui des "aventures salaces". À l'époque, les mentalités étaient différentes ; un jeune homme était censé rester "vertueux" jusqu'à sa nuit de noces. Oum al-Douweis existe dans le Golfe, en Irak et au Yémen - le nom et les détails changent, mais son rôle reste le même. La plupart des figures mythiques font partie du patrimoine de tous les peuples, de l'Orient à l'Occident."

(2) Une goule est une créature métamorphique de la mythologie arabe qui menace les voyageurs dans le désert, sous l'apparence d'un démon mangeur de cadavres.

Aisha a secoué la tête en souriant. "Côté masculin, trouver une belle femme, au parfum envoûtant et au corps rayonnant de beauté, qui lui procure un plaisir étonnant et inégalé, c'est une chance que peu d'hommes connaissent. Apeès cela, la mort est un oindre mal. Et puis, être englouti par une belle femme, c'est bien mieux que de mourir et d'être rongé par les vers... Un coup de chance, non ?

Un frisson glacé m'a parcouru l'échine. Aisha s'est rapprochée de moi, me pressant de boire. Je me suis alors rendu compte que je n'avais pas vu ses jambes une seule fois ; mon image d'elle avait été cadrée comme un plan moyen hollywoodien, à partir des genoux. Elle a pris ma main droite et l'a caressée de sa paume douce. Son parfum semblait s'intensifier, emplissant l'air et m'enveloppant de toutes parts. Elle a allumé une cigarette et l'a partagée avec moi. J'étais très conscient de son corps lorsqu'elle se penchait, son épaule frôlant délibérément la mienne de temps à autre.

(3) Sa'alah est un métamorphe. Dès qu'elle a agressé un homme, elle se transforme en une créature hideuse et nauséabonde.

Soudain, elle m'a posé une question déstabilisante : "Si... si, par exemple, tu étais pris entre les Sa'alah (3) et les Oum al-Douweis, et qu'elles se battaient pour toi... si tu étais voué à être la victime de l'une d'entre elles, laquelle choisirais-tu ?"

J'ai souri, malgré l'étrangeté de la question. "On dit que la Sa'alah est une sorcière métamorphe ; une fois qu'elle a fait ce qu'elle voulait d'un homme, elle se transforme en une créature hideuse et nauséabonde. Je n'ai jamais entendu parler d'Oum al-Douweis se transformant de la sorte. Je ne sais pas si le fait de dévorer un humain ajoute à sa beauté, modifie son odeur ou à augmente ses années. On choisirait san aucjun doute  d'être dévoré par une femme belle et parfumée, et de contribuer ainsi à son rayonnement - bien que j'espère que cela n'aiguiserait pas sa soif de sang."

Aisha a ri et s'est penchée encore plus près. "Ta logique est charmante - se sacrifier pour le bénéfice de la beauté. Tu l'apprécies vraiment, n'est-ce pas ? À propos, tu me trouves belle ?"

"La plus belle de toutes", ai-je répondu. "Au-delà de la beauté... ton parfum se répand dans mon âme. Je porterai le souvenir de ce parfum jusqu'à la fin de ma vie."

"Et penses-tu, poursuivit-elle, que ta vie sera longue ?"

"Pour être honnête, j'ai vu la mort à chaque tournant, en particulier depuis que les guerres se sont déclarées dans mon pays d'origine, le Yémen. Parfois, je la vois comme une amie ; d'autres fois, je prie pour qu'elle vienne me chercher tel un ange miséricordieux. Je ne crains pas la mort elle-même, mais j'espère qu'elle est douce, qu'elle prend les âmes en douceur, leur épargnant l'agonie d'une fin cruelle."

Elle a murmuré : "On dit qu'Oum al-Douweis possède une main pareille à une faux, aiguisée comme un rasoir. Un coup et ta tête disparaît. Elle est plus rapide et plus habile que n'importe quel bourreau de l'histoire. Sa mort est douce, exquise et si rapide que la douleur n'a pas le temps de s'attarder. C'est tout à fait merveilleux, n'est-ce pas ?

J'ai essayé de m'éloigner subtilement, mais elle a posé sa main droite sur mon épaule et s'est déplacée pour me faire face directement, nos jambes se pressant l'une contre l'autre. Elle semblait avoir envie d'une étreinte, d'un baiser. Des perles de sueur sont apparues sur mon front.

Elle a chuchoté : "Tu as dit que mon parfum te captivait. Tu es un poète, et un poète peut sûrement ressentir l'attirance d'une femme débordant de désirs sans limite."

Je suis resté silencieux, figé.

Elle s'est penchée avec une lenteur angoissante, me volant quelques baisers. Une vague de chaleur m'a traversé, de la plante des pieds au sommet du crâne. J'ai perdu toute notion de temps et d'espace. Je suis resté là, souriant comme un possédé. Avant ces premiers baisers, j'avais ressenti un violent tremblement face à son obsession pour Oum al-Douweis, comme si elle essayait de romancer la mort de ses propres mains. J'avais prié pour qu'elle laisse tomber le sujet de la goule et me parle davantage d'Aïcha.

C'est alors que j'ai remarqué l'éclat pâle de ses cuisses. Sa jupe était courte, arrivant à mi-cuisse, mais elle portait de longs bas qui voilaient ses genoux et ses jambes. Puis j'ai aperçu ses chaussures - des accessoires étranges en formes de boîtes, qui ne ressemblaient à aucune des chaussures que j'avais déjà vues.

Notant mon regard, elle a pris ma main et l'a guidée jusqu'à sa cuisse. Son parfum enivrant s'intensifiait ; plus elle se détendait, plus je sentais ma raison m'échapper, me noyer dans une transe que je ne pouvais exprimer par des mots.

"Je n'aime pas que tu regardes mes pieds", dit-elle. "J'ai eu un accident il y a longtemps et je dois porter ces chaussures orthopédiques. Mes pieds sont normaux... ou craindrais-tu que je sois Oum al-Douweis ?"

J'ai ri de la tournures glaçante que prenait notre conversation. "Tu n'arrêtes pas de parler d'elle", ai-je fait remarquer. "On raconte qu'elle possède un pied semblable à celui d'un âne et l'autre comme une faucille. Il est impossible qu'un corps aussi enchanteur que le tien puisse abriter une telle difformité."

Elle s'est à nouveau pressée contre moi, un déluge de désir nous emportant vers les sommets du plaisir. A ce moment-là, je l'ai vue commencer à dérouler son bandage médical de sa main gauche. Soudain, les lumières douces se sont éteintes. Le vent s'est mis à siffler dans les branches, le bruissement des feuilles se mêlant à des sons étranges et indistincts. Son parfum est devenu  agressif, envahissant, et un léger frisson a commencé à remonter le long de mes pieds.

Elle a chuchoté : "Laisse-nous donc nous enfoncer dans notre monde. Oublie qui tu es. Ne pose pas de question. Ne regarde pas ma main gauche - je la garderai derrière mon dos. Je t'ai choisi parmi tous les hommes, je ne me suis rendue visible que pour toi. Ma beauté s'épanouira ce soir, et mon parfum conquerra l'air. Ce soir, je chanterai pendant mille et une nuits jusqu'à ce que je trouve un homme qui vénère la beauté, qui l'aime, qui la sanctifie et qui s'offre en sacrifice pour elle"

Chaque murmure me faisait basculer dans un autre monde. C'était comme si elle déclarait : "Je suis Oum al-Douweis, et tu es ma proie." Et c'était comme si j'avais accepté mon destin. La nostalgie de son étreinte m'a fait oublier tout ce qui allait se passer.


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