« La meilleure version de nous-mêmes, c'est NOUS »

« La meilleure version de nous-mêmes, c'est NOUS »

Dans « Ubuntu – The Raw Truth Unravelled », Mthulisi Ndlovu présente l'Ubuntu comme une force éthique universelle qui s'oppose à la fragmentation moderne, mêlant une urgence poétique à une critique politique, spirituelle et communautaire.
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Mthulisi Ndlovu
Buchcover Ubuntu

Mthulisi Ndlovu | Ubuntu – The Raw Truth Unravelled | Lulu | 62 pages | 7,88 EUR

Introduction : L’Ubuntu comme insurrection poétique
L’ouvrage de Mthulisi Ndlovu, Ubuntu – The Raw Truth Unravelled, n’est pas seulement une œuvre poétique, c’est une intervention morale. Il se situe à la croisée de la théologie politique, de la philosophie sociale et de la littérature prophétique. Le texte l’affirme d’emblée et sans équivoque : « UBUNTU n’est pas seulement une philosophie ; c’est l’essence même du battement de cœur collectif de l’humanité. » Ce cadrage est déterminant. L’Ubuntu n’est pas traité comme une métaphore, ni comme un vestige folklorique de l’Afrique précoloniale. Il est posé comme une infrastructure ontologique, la condition même de l’être humain.

Ndlovu se situe dans la lignée des écrivains africains qui considèrent la littérature comme une responsabilité éthique plutôt que comme un ornement esthétique. A l’instar de Ngũgĩ wa Thiong’o, qui affirmait que la littérature africaine devait être un instrument de décolonisation, Ndlovu utilise la poésie comme une pédagogie civique. Il insiste sur le fait que la narration doit rétablir l’équilibre moral là où l’histoire a fracturé la mémoire collective. Il résiste aux récits réductionnistes sur l’Afrique, non pas par le réalisme, mais par une rhétorique incantatoire. Le livre est ainsi un argumentaire soutenu selon lequel les crises de la société moderne – corruption, violence, cupidité, aliénation – sont les symptômes d’une rupture métaphysique plus profonde, à savoir l’abandon de l’Ubuntu.

L’Ubuntu en tant qu’ontologie : « Je suis parce que nous sommes »
Le refrain « Nous privilégions le NOUS au détriment du JE » exprime le cœur philosophique du texte. L’Ubuntu n’est pas ici du sentimentalisme ; c’est une ontologie anti-individualiste. Le soi est relationnel, et non autonome. Cette position fait écho à la célèbre formulation de John Mbiti : « Je suis parce que nous sommes ; et puisque nous sommes, donc je suis. » soulignant l’interdépendance des individus au sein d’une communauté et l’importance des relations sociales dans la définition de l’identité et de l’existence. L’axiome de Mbiti reflète l’idée que l’existence et l’identité d’une personne sont façonnées par le collectif, remettant ainsi en question la notion d’individualisme.

Dans le même esprit, le combat central de Ndlovu ne se limite pas à la lutte contre la corruption ou la violence, il s’agit d’une lutte contre l’effondrement de la reconnaissance collective de soi. Il déplore que « nous ne soyons plus NOUS », révélant une angoisse plus profonde qui montre que la société s’est oubliée d’elle-même. Cela rejoint également la conscience noire de Steve Biko, qui affirmait que l’oppression fracture d’abord l’esprit, produisant une aliénation de soi et un sentiment d’infériorité intériorisé. Ndlovu évoque une dégradation psychique similaire lorsqu’il décrit des personnes « se transformant en zombies inutiles ». La métaphore n’est pas fortuite : elle signale une déshumanisation. Pour Ndlovu, l’Ubuntu devient une technologie de réhumanisation. En reconstruisant l’identité autour de « Umuntu ngumuntu ngobuntu», il restaure la dignité par l’affirmation communautaire. A l’instar de Biko, il comprend que la libération commence par la récupération du moi moral au sein d’un « NOUS » collectif. Sa poésie n’est donc pas une éthique abstraite, mais une réparation psychologique et communautaire.

Ndlovu ne traite pas l’Ubuntu comme une vertu privée. Dans le discours ci-joint, l’Ubuntu est présenté comme le fondement de la gouvernance, de l’éthique économique, de la cohésion sociale et du développement durable. Cette démarche fait écho à la tentative de Kwame Nkrumah de forger un fondement philosophique unificateur capable de surmonter la fragmentation coloniale. Sa critique de la mainmise des élites et de l’inversion morale – « L’intégrité transformée en contes de fées / Le réel redéfini pour le faux » – fait écho à la crainte de Nkrumah que les sociétés postcoloniales ne risquent de reproduire des hiérarchies d’exploitation. Pour Ndlovu, la fragmentation selon des lignes tribales, raciales et politiques n’est pas simplement un désordre social, c’est une trahison éthique : « L’ethnicité nous déchire ». L’ubuntu devient l’idéologie opposée, un collectivisme éthique qui insiste sur le fait que le progrès est communautaire ou qu’il n’est qu’illusion. Pourtant, la contribution de Ndlovu est distincte. Contrairement à la philosophie systématique de Nkrumah, Ndlovu opère par la proclamation morale. Sa déclaration selon laquelle « La meilleure version de nous, c’est NOUS » fonctionne à la fois comme un résumé et un appel. Il ne conçoit pas de plans idéologiques ; il rétablit une orientation morale. Son Ubuntu est moins une doctrine qu’un réveil, un refus de normaliser la fragmentation.

La contribution de Ndlovu ne consiste pas à construire un système théorique, mais à intensifier l’affect. Son langage est délibérément répétitif, presque liturgique : « Nous sommes parce que nous proclamons… Nous sommes amour. » La répétition fonctionne comme une répétition communautaire. La poésie veut être prononcée à haute voix. Elle cherche non seulement à convaincre intellectuellement, mais aussi à former une habitude morale. Cependant, d’un point de vue critique, le texte confond parfois affirmation ontologique et prescription morale. L’ubuntu est présenté comme une évidence universelle plutôt que comme une thèse défendue philosophiquement. Il y a peu de prise en compte des tensions entre les droits individuels et les obligations collectives, une complexité avec laquelle Achille Mbembe et d’autres philosophes africains contemporains se débattent. L’œuvre part du principe que le collectivisme est intrinsèquement émancipateur, ce qui n’a pas toujours été le cas historiquement. Pourtant, en tant que manifeste éthique, sa clarté est puissante !

Accusation politique : corruption, gouvernance prédatrice et effondrement moral

L’un des aspects les plus marquants du texte est sa critique soutenue de la décadence politique. Le poème déplore : « L’intégrité s’est transformée en contes de fées / Le réel redéfini pour le faux. » Ce vers résume ce que Frantz Fanon a décrit comme la dégénérescence de l’élite postcoloniale vers le mimétisme et la corruption. La rhétorique de Ndlovu fait écho à la colère de Fanon envers les bourgeoisies nationales qui remplacent les dirigeants coloniaux sans démanteler les structures oppressives. Le discours annexé de Thabisa Sibanda étend cette critique à la gouvernance, à la politique, à l’économie, à la gestion de l’environnement, aux soins de santé et à l’éducation. L’Ubuntu est proposé comme fondement éthique de la théorie du contrat social, de la démocratie participative, de la justice réparatrice, du capitalisme éthique et de la durabilité environnementale. Ici, le livre dépasse la poésie pour aborder la théorie civique. C’est ambitieux. Il tente de transformer l’Ubuntu d’une éthique culturelle en un cadre institutionnel.

Genre, violence et crise morale

Le texte n’hésite pas à aborder la violence de genre. Ndlovu présente la violence de genre comme l’un des signes les plus dévastateurs d’une société qui a abandonné l’Ubuntu. Il répertorie les abus avec une urgence morale crue : « Des femmes battues pour des accusations sans fondement… Des jeunes filles prises en embuscade et abusées au-delà de toute mesure… Des mères devenues des proies », présentant ces préjudices non pas comme des actes criminels isolés, mais comme la preuve d’une décadence éthique. Le foyer lui-même, traditionnellement considéré comme un sanctuaire, se transforme en danger : « Des foyers transformés en prisons… Des zones de sécurité en zones de guerre… Des alliances réduites à un simple symbole », suggérant que l’intimité et la protection ont perdu leur sens moral. Il dénonce l’échec des institutions : « La loi échouant lamentablement à raisonner… Des protecteurs transformés en méchants » et élargit la crise pour y inclure des masculinités brisées : « Des pères mourant dans le silence et la tourmente… Des garçons brutalisés pour leur espoir ». En fin de compte, Ndlovu présente la violence de genre comme « une nudité morale totale, / Un monde dépouillé de ses propres valeurs », arguant que lorsque les femmes, les enfants et les familles ne sont pas en sécurité, l’Ubuntu n’est pas simplement affaibli, il s’est effondré, laissant la société spirituellement exposée et éthiquement en faillite.

Courants théologiques sous-jacents

Le texte invoque fréquemment Dieu : « Dieu s’est-il transformé en Dieu ? Ulelephi Mvelinqangi ? » L’Ubuntu est présenté comme un principe divin. Cette dimension théologique rappelle l’interprétation de Desmond Tutu selon laquelle l’Ubuntu est un humanisme spirituel. Elle fait également écho au rejet par Biko des cadres théologiques occidentaux qui séparaient le salut de la justice sociale. Ndlovu tisse le poème avec un registre théologique dense dans lequel l’Ubuntu n’est pas seulement une éthique sociale mais une exigence sacrée, et l’effondrement de l’humanité est traité comme une crise spirituelle qui implique à la fois Dieu et l’action humaine. Il élève explicitement l’Ubuntu au rang d’ordre divin : « Ubuntu, le principe divin… La bienséance est vanité sans divinité ». Cela montre qu’il considère la vie morale comme se mesurant à une loi supérieure plutôt qu’à la seule opinion publique ou à la politique. En même temps, il met en scène une interrogation presque jobique du divin dans un monde de violence et d’injustice : « Dieu, tu m’écoutes ? … Nkosi, tu es toujours là ? … Dieu, mais pourquoi ? … Nous avons besoin de ton aide urgente ! » Cette prière n’est pas une piété comme échappatoire, mais une complainte comme réquisitoire éthique.

Il invoque de multiples noms africains pour Dieu : « Nkosi… Mwali… Mvelinqangi… Leza… Mdali… Msikavanhu », ce qui ancrent cet appel dans les vocabulaires spirituels africains et renforce son insistance plus large sur une construction du sens centrée sur l’Afrique. Pourtant, la théologie n’est pas passive : il revient sans cesse sur la responsabilité humaine, insistant sur le fait que « les bonnes actions commencent par nous et maintenant » et que l’Ubuntu doit « prévaloir » en tant qu’éthique vécue. De cette manière, le courant théologique sous-jacent du livre fonctionne comme une pression morale : Dieu est invoqué en tant que témoin et juge, mais l’Ubuntu reste la preuve sacramentelle pratique de la foi à travers les actes, et le seul antidote crédible à un monde où l’humanité est devenue « à bout de souffle ». Cependant, le recours massif à l’appel divin (« Dieu, tu m’écoutes ? ») risque parfois de déplacer l’action de la lutte politique vers l’intervention métaphysique. La tension entre prière et praxis reste sous-explorée.

Conclusion
La contribution intellectuelle la plus significative de l’ouvrage réside dans son insistance sur le fait que l’Ubuntu n’est pas simplement africain, mais universel : « L’Ubuntu transcende le temps, l’espace et la race. » Cela remet en question l’individualisme libéral occidental et propose l’ontologie relationnelle comme correctif global. C’est là que Ndlovu rejoint l’éthique mondiale contemporaine, la justice climatique, les mouvements de justice réparatrice et la théorie politique communautariste. Il soutient qu’Ubuntu doit être développé de manière critique, et non simplement célébré. Bien qu’Ubuntu: The Raw Truth Unravelled 2.0 ne soit pas parfait, car ce n’est pas un traité philosophique rigoureusement argumenté et qu’il n’offre pas d’analyse structurelle approfondie du capitalisme, du patriarcat ou de la formation de l’Etat postcolonial. Mais il accomplit quelque chose d’aussi important : il refuse l’insensibilité morale. A l’instar de la résistance culturelle de Ngũgĩ, des récits éthiques de Chinua Achebe, de l’insistance de Chimamanda Ngozi Adichie sur la dignité narrative, Ndlovu écrit pour restaurer le centre moral. Ce livre est une littérature prophétique, urgente, insistante et sans complexe normative. Sa plus grande force réside dans sa clarté : « Sans humanité, nous sommes nus. » Son plus grand défi réside dans sa simplicité. Comment institutionnaliser l’Ubuntu dans des systèmes fondés sur l’exploitation ? Pourtant, à l’ère de la fragmentation, l’affirmation finale de Ndlovu tient à la fois de la synthèse et de l’appel : « La meilleure version de nous-mêmes, c’est NOUS. » Cette phrase à elle seule garantit la pertinence de l’ouvrage.


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