Quelle intention préside à une règle humaine ?
Derrière la façade des certitudes commence le vrai questionnement. Dans sa chronique philosophique "UMBRAL", le philosophe colombien Bruno Maduro nous emmène aux limites de nos connaissances. Il analyse la foi aveugle dans les dogmes scientifiques, interroge la construction de notre histoire et met en lumière l'énigme irrésolue de la condition humaine. Un espace de pensée au-delà des illusions, où la vérité ne brille souvent que dans l'erreur et dans l'entre-deux de l'intuition.
L'interdit extérieur, en soi, est inoffensif. Il requiert pour fonctionner des freins à l'intérieur de l'homme. L'interdit extérieur est généralement une loi sociale ou une norme édictée par l'État, qui garantit que, en cas de transgression, une sanction s'ensuivra. Pour le sujet soumis, il équivaut à quelque chose de désagréable ou d’injuste, même s'l n’est ni indigne ni abusive. Mais, dura lex, sed lex, même si elle fait mal, la règle est nécessaire à la civilisation. À l’existence de l’individu. Au maintien de la famille. La règle sociale génère des limites et de l’ordre, afin que les autres et vous-même puissiez suivre le chemin de la vie sans entrave.
Mais quel est le contenu d'une règle ? D’emblée, on pourrait dire qu’une règle de coexistence humaine équivaut à un système logique au sein d’une société, que l’on peut définir comme cette représentation mentale d’un événement spécifique d’organisation sociale, celui qui régit le comportement, de telle sorte que les actes humains puissent s’accomplir à la lumière d’une interdiction ou d’une autorisation. Il existe, au sein de cet ordre logique et social, deux types de règles : implicites et explicites. Je reviendrai plus tard sur le caractère implicite et explicite de ce qui est réglementé chez l’humain. Ce qui est surprenant dans cette logique réglementaire, qui rend possible une règle, c’est que la plupart des interdictions ou des autorisations qui sous-tendent notre civilisation n’ont pas été tissées par la rationalité ni par une délibération volontaire de l'homme. Comment cela se fait-il ? Les véritables règles de coexistence en vigueur depuis des millénaires, depuis que nous sommes des êtres civilisés, n’ont pas dépendu de grands débats ni de discussions collectives. Ni d’ailleurs de grands législateurs. Les véritables règles de la coexistence sociale ont été structurées par l’usage ou la désuétude de normes et d’interdits ; en fait, elles ne découlent pas de la volonté collective ou communautaire, pas plus qu'elles ne s'y situent. Elles découlent de ce simple fait que l’activité humaine doit être réglementée.
Ce qui signifie que la construction des règles sociales, implicites ou explicites, et leur observance ou respectivement leur non-observance, n’appartiennent ni à l’acte conscient individuel de celui qui est soumis à la norme, ni à celui de son collectif. Mais cette position nous conduit-elle à aller à l’encontre du rationalisme contractualiste ou du débat sur les normes juridiques actuelles, élaborées par les appareils législatifs ? La réponse est oui. La structure prototypique de l’interdiction, qui est au cœur d’une règle, de ce que j’ai appelé dans mon livre Autorité et justice « acte prohibitif » (2025), n’appartient ni au dispositif de la raison pure ni à la raison pratique ; le motif et la cause qui génèrent toute règle sociale ont un point d’ancrage situé dans ce sous-sol imprégné d’obscurité, ce côté obscur qui gouverne inexplicablement l’être des hommes et qui, après avoir introduit son être subreptice dans la pratique communautaire, devient usage ou coutume. La véritable régulation provient de l’intérieur et s’installe dans le social sans que nous nous en rendions compte. Cela signifie que les liens qui nous unissent et/ou nous divisent, en tant que normes de civilisation, en tant que règles sociales, sont situés dans un recoin obscur de l’esprit du sujet socialisé, d’où, sans que l’on se rende compte des actes régulateurs intervenants, ils jaillissent pour devenir une normativité intuitive. Cette position implique qu’une règle de coexistence dépend dans une large mesure de l’acte mental subconscient du sujet socialisé.
Tout cela n’est pas facile à déchiffrer. Les penseurs des mécanismes sociaux ont consacré des nuits blanches à ce thème de la régulation humaine fondamentale. Dans la quête d’une explication de la norme, les diverses disciplines des sciences humaines convergent. Un historien, un ethnographe, un sociologue ou un psychanalyste se ressemblent parce qu’ils tentent de déchiffrer les codes ou les normes qui nous régissent au sein d’un ensemble social. Mais ils le font sans s’interroger sur leur cause, leur motif ou leur nature. Il existe une multitude de récits décrivant certains aspects de ces règles d’ordre, mais comment ces règles ont-elles été conçues ? Comment sont-elles devenues ce qu’elles sont ? Il leur appartient de résoudre ce mystère.
J'ai ouvert ce débat sur la nature de la règle dans mon livre Autorité et justice (2025), et je l'ai fait pour redéfinir ou relancer la discussion sur la nature des règles, s'agissant de ces grands discours contemporains - ceux qui sont déjà presque acceptés comme des vérités universelles - pour voir s'il y a entre eux une validité ou s'ils ont une force de vérité actuelle. J’en suis arrivé à la conclusion suivante : bon nombre de ces discours sociologiques, anthropologiques ou politico-juridiques sont des fictions collectives et académiques. Ils ne résolvent pas la question. Ils ne supportent pas le poids des interrogatoires imposés par le réel.
Au moment d'entamer cette critique, ma première confrontation m'a opposé à la théorie politique et la normativité des libéraux contemporains ; des auteurs classiques de théorie politique, tels que John Rawls ou d’autres, ont été mis sur le banc des accusés et appelés à répondre de ces attaques. Ainsi j’ai attaqué, dans Rawls (1971), l’idée et la fiction de ses prémices, car il est une influence majeure dans la formation des constitutions politiques contemporaines et des grands tissus juridiques et politiques actuels. J’ai conclu que la pensée de Rawls, quand on se réfère à son point de départ où il s'agit d’interroger la nature d’une norme réglementaire ou d’une règle sociale (fondamentale pour ordonner le fonctionnement humain d’une nation), est d'une faiblesse extrême. C'est là que se noue d'emblée ce qui m'oppose à lui.
En deuxième lieu, j'ai également placé au premier plan de cette controverse l'approche anthropologique des marxistes classiques, cette ethnologie marxiste qui découle de ses propres fondateurs : Marx et Engels, (Marx, K. 1988). Face à ces derniers, j’ai posé, dans mon travail de recherche ethnologique, que la théorie marxiste est très risquée, surtout lorsqu’elle tente d’aborder la question de la composition des règles et des structures prohibitives dans les communautés qu’ils qualifient à tort de « primitives ». La vision de Marx et d’Engels à propos de la société primitive ou sauvage qu'il conviendrait de dépassée, est désastreuse.
Cette mise en cause commence avec une critique limitée à deux approches opposées, en sciences politiques et en anthropologie empirique. Mais on peut élargir l'attaque à d’autres approches.
Concernant les libéraux, ce débat s’ouvre ainsi : mon opposition à la fiction des voiles d’ignorance de Rawls est catégorique et définitive ; sa théorie est contredite par les travaux et les découvertes ethnographiques actuels. Une théorie qui détruit l’homme multiculturel n’est pas crédible. Et c’est cette destruction culturelle que met en œuvre ce type de contractualisme libéral. Rawls ramène l’homme à un être universel et unipolaire. Mais les hommes libres et égaux de Rawls, sans référence à une forme de pouvoir s'exerçant sur eux, sont une illusion. Le voile d’ignorance rawlsien occulte le fait que l’homme est un être doté d'attributs, il se transforme empiriquement dans les différentes régions du globe, à travers les langues et les cultures. Face à cette pluralité réelle de l’humanité, en essayant d’imposer un contractualisme sec et sans détours, Rawls réoriente lui-même son discours vers une forme immédiate de mise en œuvre de nouvelles technologies de domination exclusives.
Les libéraux ne sont pas les seuls à être mis en cause dans ce débat. La virulence critique touche avec la même intensité l’anthropologie marxiste. Une anthropologie qui, dès ses débuts, a considéré les peuples autochtones comme des êtres primitifs et sauvages. Mais la démarche de s'écarter de ces deux théories n’est pas idéologique, elle est scientifique. Mon intérêt n’en est pas moindre : j’ai voulu rechercher la nature de la règle humaine dans les actes de la vie en société, et dans cette quête, je me suis heurté à d’autres écoles, que j’ai également abordées en les critiquant avec force. Mais bien sûr avec moins de force que les précédentes. J’ai récapitulé et abordé, dans cet ordre, la notion de règle dans la sociologie de Durkheim, afin de déterminer s'il y a dans son discours sociologique un élément capable de répondre valablement à cette question de la nature d’une règle humaine, ou encore des pistes de nature à olrienter une discussion contemporaine sur ce problème. Sa faiblesse argumentative dans ce domaine est évidente. (Durkheim, 2025). J’ai également intégré à cette saine réflexion les positions du fonctionnalisme de B. Malinowski, notamment dans sa Théorie de la culture (Firth, 1974)
Quelles sont les questions qui se posent ? Je commence par celle-ci : qu’appelons-nousune règle humaine ? Je me suis opposé à l’argumentation de J. Rawls, en cherchant à savoir si, sur ce sujet de la nature de la règle, il existe une validité quantifiée dans l’hypothèse qu’il décrit comme la position originelle. Mais vue sous l’angle politique et juridique, cette idée de la position originelle de J. Rawls nous soumet à des mythologies contemporaines, et non à des solutions sur ce qu’est une règle ou à quoi elle sert. Je ne crois pas que sa position originelle puisse devenir le préambule d’une théorie moderne de la justice ni constituer la base narrative des droits individuels, collectifs ou constitutionnels. Pourquoi ? Parce que Rawls méprise la nature de la règle humaine issue de la coexistence empirique même de nos communautés, telles qu’elles sont et se comportent. Contrairement à cette réalité, il veut nous offrir un voile d’ignorance qui cache la certitude de ce que nous sommes. Ma vision de l’argumentation de Rawls est que son discours politique devient faible et fragile lorsque nous le soumettons à la réalité sociale empirique, surtout si on la compare aux normes de ces communautés ethniques étudiées par l’anthropologie empirique actuelle. La position originelle et le voile d’ignorance chez Rawls sont, dans leur contenu, tout aussi fictifs que les positions décrites par les mythes relatés dans les canons anthropologiques et théoriques de Frazer. (Frazer, 2025). La théorie de Rawls, selon moi, laisse de côté la nature des règles implicites ou explicites, celles qui nous régissent en tant qu’hommes et femmes. C'est là sa première faille rationnelle. En résumé, nous cherchons à pénétrer la nature de la règle sans les préjugés idéologiques qui sont aujourd'hui promus dans les milieux universitaires. D'où mon choix d'aller directement sur le terrain.
Prenons un premier cas d'évidence empirique en anthropologie, qui vient étayer mon hypothèse – bien qu'il en existe de nombreux autres – et que je voudrais soumettre à votre réflexion : il existe une règle fondamentale qui ordonne et régit la société humaine, et dont la nature fait encore aujourd’hui l’objet de débats. Je fais référence à cette norme d’interdiction sociale qui découle de la régulation endogamique : l’interdiction de l’inceste.
Nous avons abordé ce problème de l’interdiction de l’inceste, dans notre livre Autorité et justice, comme une trame clé des règles humaines implicites, car contrairement à ce que proposent les classiques de l’anthropologie de la parenté, nous pensons que cette interdiction originelle de l’inceste n’est pas une simple règle sociale. Cette règle est plutôt un acte primaire du social : c’est ce que les Grecs appelaient un περὶ ὧν τὸ τί ἐστι τῆς (Aristote, 1003b35), c’est-à-dire un indéfinissable. Ou, comme diraient les psychanalystes : un archétype mental.
Définir la nature de l’inceste et ses caractéristiques, en tant qu’archétype de l’interdiction et de la règle chez l’homme, nous oppose un surprenant défi. Mais bien qu’il ne s’agisse pas d’un tout défini, il y a quelque chose d’irréfutable dans l’interdiction originelle de l’inceste : sa capacité à réguler le social. En ce sens, nous pouvons affirmer qu'elle s'affirme par son efficacité bien que sa source provienne de l’irrationnel et non du consensuel au sein des communautés. En réalité, sa validité est immense et incontestable. Nous oserions affirmer que l’interdiction de l’inceste est la règle humaine non rationnelle et non contractuelle par excellence. Et en tant que règle implicite fondamentale, en se configurant et en générant ses normes, elle nous contraint, sans qu’il y ait de discussion rationnelle à son sujet, ni d’ébauche contractuelle, ni de remise en question sociale de la nature de sa prise en compte. C’est pourquoi, une interdiction réglementaire, telle que celle qui s’oppose à l’endogamie incestueuse, affirmons-nous, n’a pas tenu compte de délibérations rationnelles ni de régulateurs libéraux, ni de voiles d’ignorance, ni d’exploités ni d’exploiteurs. Cette interdiction découle d’armes psychiques, de lignes directrices et de normes réglementaires qui génèrent un ordre social strict et sévère; sa force législative subreptice est si puissante qu’on peut affirmer qu’elle est l’héritière directe de ce même pouvoir régulateur qui a maintenu toute notre civilisation depuis le début de son existence.
En effet, dans la construction des règles humaines implicites, comme dans le cas de l’interdiction de l’inceste, lorsque cette norme établit une interdiction, elle le fait à partir de l’intérieur de l’âme humaine, elle le fait depuis le centre des profondeurs du subconscient de l’esprit individuel. Depuis le subconscient, et non depuis l’inconscient. Ce qui signifie que les normes régulatrices contre l’inceste n’appartiennent ni à la structure rationnelle ni au consensus collectif. Ce sont des interdictions, un point c’est tout. Il n’y a pas matière à leur opposer un quelconque argument . Il s’agit là d’une règle d’ordre profondément ancrée, tellement qu’elle est exemptée de toute discussion législative. C'est là qu'apparaît ce que j'ai appelé dans mon livre Autorité et justice la structure profonde prohibitive, un lieu de l'esprit humain où réside ce schéma subconscient-humain-socialisé qui vise à rendre l'individu viable en tant qu'être social, et qui protège, sans compromis, la pluralité et la richesse des identités culturelles encore présentes sur cette planète. Pour comprendre l’utilité des normes implicites subconscientes, nous avons conclu que les normes culturelles, celles sur lesquelles nous travaillons en anthropologie empirique, forment la base sur laquelle repose toute la structure sociale des nations, et que celles-ci ne sont pas régies par notre droit étatique. Ces règles implicites fonctionnent ainsi : les règles humaines sont prohibitives car elles sont efficaces depuis l’appareil mental profond. De ce fait, elles sont automatiques et subconscientes.
On peut considérer ce type de règles implicites comme les véritables règles intangibles de notre civilité, car ce sont des normes qui ne se rationalisent pas, qui interdisent sans passer par le rationnel ou le contractuel.
Notre travail d’herméneutique empirique ethnologique vise à détailler ce qu’il faut faire de la norme prohibitive, ce qui n’a pas encore été fait. Il faut s’y mettre. C’est essentiellement ce que j’ai voulu entreprendre depuis mon livre Autorité et Justice, publié uniquement dans mon pays, la Colombie. Si nous voulons avoir encore cinq mille ans de peuples divers et aussi différentsque les a trouvés le chercheur en ethnologie, alors adopter cette approche est urgent.
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Bibliographie
Durkheim, É. (2025)
Les formes élémentaires de la vie religieuse
Le système totémique en Australie (et autres écrits sur la religion et la connaissance)
Mexico : Fondo de Cultura Económica
Marx, K. (1988).
Les notes ethnologiques de Karl Marx
Espagne : Editeur : Pablo Iglesias
Rawls. J. (1971)
A Theory of justice
Cambridge, MA, Harvard U. Press
Firth, R. W. (1974)
Homme et culture : l'œuvre de Bronislaw Malinowski
Espagne : Siglo Veintiuno
Frazer, s. J. G. (2025)
La rama dorada : Magia y religión
Espagne : Fondo de Cultura Económica
Valentín García Yebra (1970)
Métaphysique d'Aristote
Édition trilingue : Vol. 1-2
Espagne : Gredos.
Maduro R. Bruno (2022)
La teoría del poder
Danemark : SAGA Egmont
Maduro R. Bruno (2025)
Autoridad y justicia. El sentido de las normas en sociedades inequitativas y desequilibradas
Ed Leyer. Bogotá
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