Identités radicales sur Internet

Identités radicales sur Internet

Un cynisme qui dépasse les limites du supportable : dans "Rejection", recueil de nouvelles de Tony Tulathimutte maintes fois primé, les marginaux de la génération Y font entendre leur voix (littéraire)
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Toni Tulathimutte
Buchcover Tony Tulathimutte

Tony Tulathimutte | Rejection | Harper Collins | 288 pages | 15,19 USD

Rejection est le titre original du deuxième livre de Tony Tulathimutte. Rejet. C’est là le cœur du sujet. Le titre allemand Fiasko implique un glissement de sens – et fait tout autant mouche. Car les personnages principaux de ces six « fictions », c’est-à-dire récits, ne font que vivre et subir des humiliations, des déceptions et des échecs retentissants, selon des variantes de plus en plus catastrophiques. 

La première « fiction », « Le féministe », a déjà été publiée en 2019 dans la revue littéraire américaine « n +1 », où elle a été l’article le plus consulté de tous les temps. Elle met en scène un narrateur anonyme qui se considère comme un féministe. Il impute entièrement à ses frêles épaules le fait de ne jamais réussir à séduire sexuellement aucune femme, restant systématiquement relégué dans la « friend zone ». Tulathimutte dresse le portrait acéré d’un homme qui se radicalise pour devenir un « incel », un rejeté qui rend les femmes responsables de sa solitude : « Bien sûr, aucune femme en particulier n’est tenue de nous trouver attirants… mais le fait que, parmi des milliards de femmes, pas une seule ne nous trouve attirants, prouve un échec catégorique, une rupture massive du contrat social… » Il va sans dire que de tels raisonnements mènent au fiasco. 

Dans ses autres récits, Tulathimutte resserre sans cesse l’étau littéraire – et accroît ses effets en faisant parfois apparaître ses personnages principaux comme faire-valoir dans d’autres histoires, où il les observe, les valorise ou les dévalorise sous un autre angle. Ainsi, dans « Pics », Alison n’a encore jamais connu l’amour, mais au lycée, elle avait un petit faible pour le féministe. Des années plus tard, elle le retrouve pour un rendez-vous « clandestin » et, malgré sa réticence face à son comportement mielleux, elle couche avec lui. « Pour une fois, c’est moi qui choisit par pitié de me laisser faire. » Alison se plaint auprès de ses amies, dans un groupe de discussion, de ses déboires incessants avec les hommes  – et provoque l’implosion de celui-ci lorsqu’elle projette sa frustration sans filtre sur ces femmes, dont certaines sont enceintes ou en couple. 

Internet et les réseaux sociaux sont très présents dans toutes les histoires – jusqu’à « Main Character », qui se déroule entièrement dans le monde virtuel, occupant plusieurs niveaux : Bee est, selon ses propres dires, « la personne la plus omniprésente sur Internet » ; on ne sait pas vraiment si elle existe réellement. Bee a vendu son genre pour 22 dollars et s’oppose farouchement à toute étiquette. Enfant de parents thaïlandais ayant grandi dans le Massachusetts, ce personnage partage des éléments biographiques clés avec l’auteur, né en 1983 dans le Kentucky – et peut-être aussi l’une ou l’autre expérience : « Mais un jour, en cinquième, j’ai découvert le quatrième Pokémon, le plus rare. Se rebeller pour se démarquer - je ne viens pas d’Asie, je suis un extraterrestre ! On fait de son statut de minorité un atout, on s’octroie une liberté totale et on se met délibérément en marge ; on n’a certes toujours pas d’amis, mais de toute façon, qui voudrait avoir tous ces connards comme amis ? »

La septième fiction, donnée comme supplément, s'intitule « AW : Fiasco », et c'est un véritable coup de maître. Une maison d’édition anonyme rejette le manuscrit d’un certain Tony. On l’aurait « lu ici avec grand intérêt et en aurait discuté avec animation », mais il serait hélas jugé inadapté au catalogue. La raison en est expliquée en long et en large. Tous les personnages figurant dans le livre présenteraient une certaine proximité avec leur auteur, « le problème n’est pas l’appropriation, mais la franchise ». Aucun écrivain n’a jamais déjoué ou rejeté avec autant de virtuosité les critiques potentielles à l’égard de sa démarche littéraire : « Nos spéculations sur ton intention en tant qu’auteur peuvent te sembler injustes et intrusives, toutefois il ne s’agit pas ici de critique littéraire mais de retour d’expérience. » 

De fait, l’auteur a remporté de nombreux prix et nominations avec Rejection : Le « New York Times » l’a élu « Meilleur livre de l’année », le « Time Magazine » l’a classé parmi les « 100 livres incontournables de l’année », et il a été nommé entre autres pour le National Book Award.

Cette œuvre littéraire fulgurante a été traduite en allemand par une équipe de trois personnes. Stefanie Jacobs, traductrice chevronnée, explique qu'elle n'aurait  pas vraiment osé s’attaquer toute seule à ce livre. La malice et la froideur intellectuelle de l’ouvrage la rebutaient. Comme chaque histoire est racontée sous un angle différent, il semblait logique de se répartir les tâches, et le fait que Stefanie Jacobs, Stefanie Ochel et Jan Schönherr aient apporté à la fois une perspective féminine et masculine a facilité ce travail de traduction délicat. Afin de rendre justice au style singulier de Tulathimutte, les trois traducteurs ont développé  pour certains passages tels que les historiques de chat et les messages de forum, une langue artificielle, après s'être étroitement concertés au sein d’un groupe WhatsApp spécialement créé dans ce but. Ils ont bien sûr aussi beaucoup navigué sur Internet, explique Stefanie Jacobs, et ont interrogé des jeunes de 20 ans sur leur façon de discuter et de communiquer en ligne.

La générosité et la précision constituent le fondement de toute communication interpersonnelle, écrit l’auteure allemande Daniela Dröscher dans son essai Sprechen (« Parler ») : plus nous sommes précis et généreux dans notre discours, meilleur est le lien que nous pourrons établir. Les personnages intelligents de Tulathimutte ne manquent en aucun cas de précision, mais bien de générosité – et d’empathie. Que ce soit dans leurs rares contacts réels ou dans leurs multiples interactions virtuelles, les milléniaux de ce livre tournent si obstinément en rond autour d’eux-mêmes qu’ils n’utilisent chaque rencontre avec autrui, au mieux, que comme une épreuve du feu pour leurs propres hypothèses. Un fiasco pour les personnages, un plaisir pour les lecteurs. Même si c’est un plaisir amer.


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Livre critiqué